‹ Romans et nouvellesChapitre 19 sur 177 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

.fis n'étaient ni rêveurs ni poètes. L'aspect d'un beau paysage ne les jetait pas dans de ravissantes extases. Le bruit des forges de Blanfort était plus doux à leurs oreilles que le murmure des brises printanières, et leurs regards souriaient plus compîaisamment au rouge éclat de leurs fourneaux qu'aux rayons argentés de la lune, glissant le soir à travers les aunes. Ni poètes ni rêveurs, à coup sûr! Mais ils aimaient leurs femmes d'une affection vraie et profonde; jamais l'humeur, le caprice ou l'ennui n'altéraient leur immuable bonté. S'ils ne connaissaient point les brûlantes exaltations, ils ignoraient aussi la lassitude qui leur succède. Leur amour ne se perdait jamais dans des régions bien éthérées; mais Noëmi et Marianna pouvaient le trouver à toute heure dans le milieu calme et serein où il était acclimaté. Dans une époque qui se montre disposée à flatter la passion plutôt que le devoir, ces affections bourgeoises, ces qualités éminemment sociales ont dû trouver peu d'apologistes 5 les essais de la passion les ont suffisamment vengées.

Noëmi s'était ployée sans efforts apparents aux' exigences de la vie conjugale. Sa jeunesse avait été religieuse, occupée ; soit que ses rêves n'allassent pas au delà de son horizon, soit qu'elle les retînt prisonniers dans son sein et que Dieu eût mis en elle une de ces âmes résignées qui ne se confient point à la terre, soit entin qu'elle fût née pour cette condition silencieuse et bornée qui s'appelle la vio domestique, toujours est-il que sa chaste beauté ^vait su conserver l'éclatante blancheur du lis, se»

40 1Ï4RIANNA,

yeux l'azur du ciel, ses lèvres le sourire des anges, et que son bonheur semblait suffire à la modestie de ses ambitions.

Il n'en fut pas ainsi de sa sœur. Le silence des champs, l'étude, la rêverie, la lecture avaient développé chez Marianna plus de force que de tendresse, plus d'imagination que de cœur, plus de curiosité que de sensibilité vraie. Elle n'avait vécu jusqu'alors que dans le monde des chimères. Seule, au bord de la Creuse, sur le flanc des coteaux, le long des haies verdoyantes, elle s'était arrangé d'avance une existence héroïque, toute remplie de beaux dévouements et de sublimes sacrifices. Elle avait entrevu des luttes, des combats, des amours traversés, des félicités tourmentées. Avant d'avoir joui, elle avait tout épuisé ; elle avait traduit l'avenir en poëme. Lorsqu'il lui fallut descendre de cet empyrée dans l'atmosphère tempérée de Blanfort, son âme dut se sentir pénétrée d'un froid mortel. L'affectueuse bonté de M. de Belnave ne ressemblait en rien aux passions orageuses que Marianna avait entendues gronder dans ses songes. M. de Belnave luimême, malgré la distinction de ses manières, ne pouvait guère être comparé aux figures poétiques qui avaient visité la solitude de celte enfant. Toutefois, le changement de lieu et de position, la joie de retrouver Noëmi, l'espèce de solennité qui entoure les premiers mois du mariage, les soins affectionnés de M. de Belnave, les prévenances fraternelles de M. Valfone, l'activité qui régnait à Blanfort, le bruit des forges, le mouvement de l'industrie,

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