CHAPITRE Iir
tous ces accidents d'une vie nouvelle aplanirent pour Marianna le rude passage des rêves à la réalité. D'ailleurs, les premiers transports de M. de Belnave se montrèrent chaleureux, sinon exaltés. Vivement épris de sa jeune et belle épouse, on le vit se livrer presque exclusivement aux préoccupations de son bonheur; et la première année de cette union, bien qu'en ne réalisant pas toutes les espérances de Marianna, donna cependant une ample moisson d'heureux jours. Malheureusement, la vie ne saurait se passer à parler d'amour. M. de Belnave reprit bientôt ses habitudes laborieuses ; et, s'autorisant de la sincérité de son affection pour se dispenser du soin de la manifester, il laissa Marianna se dévorer en silence. Les sources de tendresse étaient toujours en lui ; mais, au lieu de s'épancher, les eaux dormaient dans le creux du rocher.
M. de Belnave fut coupable. L'amour, comme la divinité du sein de laquelle il émane, demande un culte extérieur. Si les amants font à la passion la part trop large et trop belle, les maris la lui mesurent avec une parcimonie sordide. C'est bien là ce qui les perd tous. La paresse et la vanité encouragent leur froideur et bercent leur indifférence. Ils présument tellement de leurs charmes, qu'ils ne songent pas même à les faire valoir. A vou' leur aveugle confiance, il semble qu'ils aient constitué leurs femmes en majorats et qu'elles soient inaliénables. Que peuvent cependant ces créatures négligées, qui ont vingt-quatre heures par jour à donner aux pensées d'amour j que peuvent-elles contre la
sédiiclion qui s'offre à elles parée de tous les artifices du^'cœur, de toutes les grâces du langage ? Résistent-elles, les maris n'en savent gré qu'à leur mérite et ne pardonneraient pas au triomphe d'avoir coûté de sérieux efforts. Qu'elles succombent, ils se révoltent et s'indignent. Il a fiiUu un rival de chair et d'os pour éveiller leur jalousie et fouetter leur âme engourdie. Eh ! malheureux ! vous ignorez que ce rival n'a fait que succéder à mille autres, tous plusjeunes, tous plus aimés. Ces rivaux mystérieux, c'étaient les fantômes qu'évoquaient la tristesse et l'ennui. Que de fois vos femmes n'ont-elles pas senti, durant les longs jours d'abandon, leurs lèvres pâlir et trembler sous des baisers rêvés qui n'étaient pas les vôtres ! Que de fois n'ont-elles pas pressé sur leur sein de brûlantes images qui ne vous ressemblaient pas ! Pourquoi donc étiez-vous si tranquilles alors? Ou vous soupçonniez ces infidélités de la pensée, et dans votre sécurité vous n'étiez que des fous ; ou vous vous imaginiez que vos épouses délaissées ne peuplaient leurs heures solitaires que de votre souvenir adoré, et dans votre présomption vous n'étiez que des sots.
M. de Belnave était tout simplement ce que nous pourrions appeler un cœur muet, une âme silencieuse. Le trop d'exaltation qu'avait Marianna aurait suffi pour le compléter. Le temps seul pouvait corriger ces deux natures et fondre dans un rapport égal leurs défauts et leurs qualités. Les âmes enthousiastes ne savent pas attendre : Marianna s'exagéra la froideur de son mari. Abandonnée à elle-même,