CHAPITRE III
son imagination, un instant assoupie, se réveilla plus vive et plus fougueuse ; son cœur, qui ne trouvait plus d'aliments, se consuma. Au lieu d'apprendre à jouir des biens qu'elle avait sous la main, elle s'étudia à les méconnaître. Le bonheur était auprès d'elle ; elle s'épuisa à le chercher dans les espaces imaginaires. Qui n'eijt cru aux félicités de cette femme ? Elle seule n'y croyait pas. Elle se demandait avec inquiétude si le monde finissait à l'horizon borné qui l'oppressait de toute part. I^ cahne plat de ses jours pesait sur elle comme un manteau de plomb. Elle sentait en elle une énergie à soulever les montagnes ; elle étouffait dans le cercle étroit de ses devoirs. Entourée de toutes les joies du luxe et du bien-être, elle eût donné tous ces trésors pour une vie pauvre, aventureuse et libre. Cette enfant demandait la liberté, et n'avait jamais su ce que c'est que la servitude ; mais elle avait besoin d'outrager sa destinée, tant son âme ennuyée était avide de douleurs. Fatiguée du repos, elle eût voulu remuer à tout prix les eaux dormantes de sa vie. L'inaltérable bonté de M. de Belnave l'irritait. Peut-être eût-elle préféré un mari brutal et jaloux. Véritablement malheureuse; elle se serait trouvée moins misérable.
C'était à Noëmi que Marianna confiait ses ennuis, ses tristesses, et son cœur agité, ses vagues inquiétudes, ses aspirations brûlantes. Madame Valtone l'écoutait d'un air doux et mélancolique ; puis, par de tendres conseils, par des paroles toutes pleines d'une sagesse indulgente et bonne, elle essayait de
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réprimer les écarts de cette imagination ; elle s'efforçait de la ramener au sentiment de son bonheur, à une appréciation plus juste et plus sensée des choses d'ici-bas. Sa voix était grave, ses discours prudents et maternels ; car Noëmi comptait quelques années de plus que madame de Beinave, et son âge, autant que sa raison précoce, lui donnait sur sa sœur une autorité de mère. Parfois cette raison parvenait à refréner les ardeurs de Marianna ; parfois aussi la sérénité de Noëmi, la sainteté de ses exemples , la modestie de ses désirs exerçaient d'heureuses influences, et la paix semblait rentrer dans cette âme tourmentée. Mais ce n'était qu'un calme passager que troublaient bientôt de nouveaux orages. Si madame Valtone osait alors se montrer plus sévère, ses enseignements ne trouvaient plus qu'un esprit rebelle, et Marianna croyait justifier ses douleurs en les déclarant incomprises.
M. de Belnave, qui aimait sérieusement sa femme, était loin de soupçonner tant de luttes et tant de misères ; pour M. Valtone, il en était plus loin encore. Le travail absorbait exclusivement ces deux hommes et ne leur laissait guère le loisir de fouiller les abîmes du cœur. C'étaient d'excellents maris, d'honnêtes industriels, mais d'assez ignorants psychologistes, et surtout de fort pauvres héros.
Des années s'écoulèrent de la sorte, sans apporter aucune modification bien remarquable dans la situation des deux ménages. C'était toujours le même calme et la même uniformité, le même ciel et les ménies omJ?rages. C'était, à vrai dire, pour
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une âme effervescente que trop de sève tourmentait, une assez déplorable existence. M. de Belnave et son associé avaient achevé de se pétrifier dans la réalité. Ils s'étaient habitués à regarder leurs femmes comme des meubles propres et luisants qui faisaient honneur à leur maison, et n'exigeaient aucuns frais d'entretien. Noëmi tenait le sceptre domestique avec une fermeté qui n'excluait en elle aucun charme. Pour Marianna, elle posait dans la petite colonie comme une œuvre d'art, comme une belle inutilité. Le dessin, le piano, la lecture des romans modernes, les courses à cheval, les promenades solitaires, remplissaient ses journées oisives. Elle avait su conserver d'ailleurs une humeur douce, un caractère égal, et M. de Belnave n'imaginait pas que sa femme pût ne pas être heureuse. Oui, sans doute, elle était heureuse j seulement elle se mourait d'ennui.
Un soir, Marianna se croyait seule dans sa chambre. Accoudée sur l'appui de sa fenêtre ouverte, elle contemplait le soleil qui descendait derrière les coteaux couronnés de pampres. 11 faisait une de ces belles soirées où la nature, fatiguée de parfums, de chaleur et de vie, se repose des voluptés du jour. Les brises de la nuit se levèrent : le feuillage, ranimé par leurs fraîches haleines, frissonna • les rainettes chantèrent sur le bord des étangs, et les notes du rossignol éclatèrent à longs intervalles. •L'air était chargé d'enivrantes senteurs. On entendait au loin le bruit des écluses, les aboiements des chiens, et ces mille rumeurs, pleines de mélancolie
et de mystère, qui s'élèvent des champs endormis. La lune reposait sur les prairies qu'elle inondait de sa blanche lumière; les étoiles étincelaient au ciel ; la rivière se déroulait, comme un ruban d'argent, à travers les plaines murmurantes. Nuits fatales aux cœurs solitaires ! Marianna pressa sa poitrine avec désespoir, comme pour y refouler d'inutiles désirs; puis, se jetant sur son lit, elle fondit en larmes.
Ce spectacle fut nouveau pour M. de Belnave, qui venait d'entrer dans la chambre de sa femme. Il lui prit la main, et d'une voix affectueuse :
— Tu pleures, lui dit-il ; qu'as-tu?
— Rien, répondit-elle en essuyant ses yeux.
Il insista, mais vainement. Sa sollicitude alarmée s'adressa à Noëmi. Madame Valtone répondit timidement que Marianna s'ennuyait peut-être. Le lendemain, M. de Belnave offrit à sa femme le choix des distractions ; huit jours après, une chaise de poste les emportait tous deux au pied des Pyrénées.