‹ Romans et nouvellesChapitre 22 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

entrevues que dans ses songes. La poésie des lieux, la majesté des monts, l'entraînement d'une société nouvelle, les hommages qui s'attachaient à ses pas, les fêtes brillantes, les excursions aventureuses, qu'autorise la vie des eaux, toujours indépendante et libre, tout concourut à l'égarer et à la perdre. Ses joies inaccomplies, ses déceptions amères, ses vœux inexaucés trouvèrent dans Bussy des sympathies intelligentes. Ses pensées les plus mystérieuses, ses plus confuses espérances lui furent traduites dans un langage passionné. George lui formula son cœur ; puis il pleura sur elle. Elle était une de ces âmes d'élite qui portent la peine de leur haute origine, un ange solitaire perdu parmi les hommes , une exilée du ciel qui se souvient de la patrie absente. Puis, après s'être emparé des tristesses de Marianna et lui en avoir fait les honneurs, il raconta les siennes. Il chanta les douleurs de ses jeunes années : amour méconnu, confiance trahie, liaison brisée ! Il étala des plaies encore saignantes et pleura sur lui-même. Il exagéra ses regrets avec art ; il exploita les malheurs d'une ancienne passion au profit d'une passion nouvelle. Madame de Belnave écoutait Bussy avec le curieux intérêt qui s'attache au voyageur revenu des contrées lointaines ; et c'était dans l'atmosphère embrasée des bals, plus souvent dans les vallées chauffées aux rayons du midi, au bruit des cascades mugissantes, c'était sous le soleil de l'amoureuse Espagne, que George et Marianna, détachés, comme à leur insu, des caravanes qui visitaient les monts, s'abandonnaient

follement aux dangers de ces confidences ! laipatiente d'apprendre et de connaître, Marianna enviait l'expérience de Bussy : lassé de tout, George, de son côté, enviait à Marianna son heureuse ignorance. Madame de Belnave était altérée dés eaux amères de la vie ; il fallait à George de pures et fraîches ondes où son cœur pût se régénérer. L'uq avait la science et l'autre la jeunesse. Il n'était pas bien diflicile de prévoir que ces deux natures chercheraient à se compléter par l'échange de leurs trésors et finiraient par s'absorber dans un même amour, semblables aux électricités contraires qui s'attirent et se confondent. Madame de Belnave aima, et Bussy crut aimer. Comme lui, qui n'a pris ses regains pour l'espoir d'une moisson nouvelle ? Hélas ! nous sommes tous ainsi : nous ne renonçons point docilement aux illusions près de nous échapper. Avant de se glacer et de s'endormir du repos éternel, le cœur se révolte et se débat longtemps sous la main de fer qui l'opprime. Il essaye encore ses forces expirantes, et presque toujours il entraîne avec lui dans la tombe le jeune cœur qui n'a pu le sauver.

Cependant, que faisait M. de Belnave ? Pour tout ce qui regarde leur repos conjugal, les maris sont clairvoyants comme les aveugles : ils voient avec la main ; et lorsque, par hasard, une vague inquiétude rôde autour d'eux et leur fait pressentir le danger qui les menace, ils repoussent avec orgueil ces pressentiments salutaires ; ils affectent une héroïque confiance; ils accueillent le danger au lieu de cher-

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