‹ Romans et nouvellesChapitre 23 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

cher à le prévenir ; ils font parade de la sécurité qu'ils n'ont pas. On se demande d'où peut leur venir cet impérieux instinct qui les pousse invinciblement à leur perte, et les précipite aveuglément sur les marches de l'autel, où les attend le sacrificateur. Le célibat de leur jeunesse n'a été fécond pour eux en enseignements d'aucun genre ; les fautes dont ils ont profité alors ne leur ont appris qu'une chose, à les commettre plus tard. Il semble qu'une fatalité terrible pèse sur le mariage. C'est bien à coup sûr celui des sacrements où le diable a la meilleure part.

Quoi qu'il en soit, toujours est-il que le seigneur de Blanfort favorisa de la meilleure grâce du monde un bonheur qui n'était pas le sien, Biusy, bien qu'il ne procédât ni de Juan ni de Lovelace, possédait toutefois les premiers éléments de la séduction. 11 débuta fort habilement par capter l'amitié de M. de Belnave : ruse assez commune aux amants, qu'on flétrirait du nom de lâche perfidie, s'il s'agissait de dérober un secret d'industrie à quelque commerçant, mais qui devient une gentillesse aussuôt qu'il s'agit seulement de tromper un mari et de lui voler sa femme. Le manuel de l'adultère diffère, sur plusieurs points, de celui des honnête'- gens.

Hâtons-nous de dire que le bonheur de Bussy se réduisit aux effusions du sentiment. Ce n'est pas que George fût homme à se contenter de joies purement extatiques , mais il y avait dans Marianna une chasteté sauvage qui dominait sans efforts toutes les phases de la passion. Pareil à la flamme du

bois d'aloès, qui ne donne point de fumée, l'amour brûlait dans ce cœur sans en ternir l'éclat, sans en altérer la pureté. Marianna ne soupçonnait même pas que cet amour pût être criminel, elle s'abandonnait sans crainte aux charmes d'une liaison qui devait la perdre plus tard. Il en est toujours ainsi . les brises du rivage sont douces et parfumées ; la vague déferle mollement sur la plage ; la mer chatoie sous l'azur du ciel. Nous partons, nous nous aventurons gaiement sur ces ondes unies comme une glace. Comment prévoir que le vent, qui joue dans nos voiles, nous brisera contre les récifs, et que le flot qui nous caresse doit nous jeter un jour, tout meurtris, sur la grève ?

La saison des bains expirait. M. de Belnave aurait failli à sa destination, s'il n'eût engagé Bussy à venir passer l'automne à Blanfort. Il lui offrit l'hospitalité avec insistance. George s'était donné comme un amant passionné de la métallurgie. A l'entendre, la célébrité des forges de Blanfort était allée jusqu'à lui. Il avait un oncle maître de forges dans le Jura, et il était curieux de comparer le minerai du Berri à celui de la Franche-Comté ; curieux surtout, ajoutait-il, de cultiver la connaissance d'un homme aussi distingué que M. de Belnave. 11 devait rester encore quehjues semaines dans les Pyrénées ; en retournant à Paris, il serait heureux de se détourner de sa route pour recueillir sur son passage les bénéfices d'une hospitalité qui lui était offerte avec tant de grâce. Marianna en ressentit moins de joie que de tristesse. Elle comprit que Bussy se jouait de M. de C^iuave,

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