‹ Romans et nouvellesChapitre 24 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

et son cœur fut blessé dans la dignité de son mari. Cette dignité, qui l'avait compromise? Qui avait autorisé Bussy à la méconnaître ? Elle fit un retour sur elle-même et se reconnut coupable. Mais, pour cette âme avide d'émotions de tout genre, un grain de remords assaisonnait les jouissances, et, en les troublant, les lui faisait plus chères.

Los deux époux partirent. Tout avait pris pour Marianna une face nouvelle. Les beautés de la route, qu'elle avait à peine remarquées en allant de Blanfort à Bagnères, la plongèrent, au retour, dans un muet enchantement. Il lui semblait que la terre venait de fleurir, que le ciel s'était paré d'un éclat plus doux, et que les bois, les champs et les coteaux avaient, pour la voir passer , revêtu leurs habits de fête. Quel changement s'était opéré dans son existence? Qu'attendait-elle de l'avenir? où allaient ses espérances ? Elle l'ignorait elle-même. L'avenir, elle n'y songeait pas : que lui importait le jour de demain? Elle vivait dans l'heure présente. Elle se disait bien que la fin de l'automne amènerait George àBlanfort; mais quand même cette joie n'eût pas été promise à son espoir, sa félicité n'en aurait été ni moins complète ni moins enivrante. Elle aimait, elle était aimée ; ces deux mots résumaient tout pour elle. Elle voyait Bussy, elle entendait sa voix, et tout son être s'abîmait dans un sentiment de béatitude, large et profond comme le ciel.

Après avoir traversé les champs de la Vienne et brijlé le pavé de la petite ville du Blanc, la chaise de poste côtoya le cours de la Creuse. Bientôt le

bruit des marteaux, retentissant sur les enclumes, troubla le silence de l'air, et les maisons groupées au pied de la colline apparurent tapies dans la verdure, comme des nids d'oiseaux dans un buisson. C'était Blanfort. La voiture s'arrêta, Marianna tomba dans les bras de sa sœur. Elle l'embrassa avec effusion ; tout ce qu'elle aimait lui était devenu plus cher. Les eaux de sa rivière lui parurent plus limpides, ses prés plus verts, sa maison plus riante. Elle visita avec des transports d'enfant tous les lieux où elle avait semé tant d'ennuis dévorants, tant de sombres tristesses. Il y avait en elle une plénitude de délices qui débordait sur toute chose. Elle se sentait si heureuse, qu'elle croyait communiquer à chaque objet des parcelles de son bonheur. Car , dans nos grandes joies, comme dans nos grandes douleurs, nous nous .imaginons toujours que la nature sympathise avec les dispositions de notre âme. Tristes, tout pleure avec nos larmes : le ruisseau se plaint aux cailloux de son lit, la bise gémit et sanglote, les saules se penchent éplorés sur le rivage. Joyeux, tout s'égaye avec nous : le ruisseau gazouille, le ciel regarde la terre avec amour et les saules livrent aux haisers du vent leur feuillage pâle de volupté.

Il eût été bien facile à M. de Belnave d'exploiter à son profit ce retour de Marianna à la vie et à la jeunesse ; en donnant à sa tendresse plus d'expansion, de chaleur et de grâce, il eût bien aisément, sans doute, ramené cette flamme égarée au foyer du devoir. Mais il ne soupçonnait rien, il ne prévoyait rien. A peine de retour à Blanfort, il ne s'occupa

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