CHAPITRE IV
qu'à réparer le temps qu'il avait perdu à Bagnères, ti Marianna ne fut pas plus distraite dans son bonheur qu'elle ne l'avait été auparavant dans sa tristesse. Ce n'est pas, encore une fois, que madame de b*elnave fût indifférente à son mari ; bien loin de là, M. de Belnave aimait sa femme, et l'aimait certainement beaucoup. Si Marianna l'eût exigé, il l'aurait conduite au pied du Caucase tout aussi bien qu'au pied des Pyrénées. Il ignorait, hélas ! qu'il n'en est pas de i'amour comme du courage ; que l'amoup qui ne cherche point à se faire valoir, c'est-à-dire, qui n'est ni fanfaron, ni menteur, ni bavard, est en général quelque chose de fort insignifiant et d'assez maussade ; et qu'une tirade poétique, un regard fatal, un soupir étouffé, ont presque toujours disputé victorieusement les cœurs féminins — je parle des plus sages, des plus prudents et des plus rebelles — aux dévouements sans ostentation d'une paisible et bourgeoise affection.
Le changement opéré dans Marianna n'échappa point à madame Valtone, qui l'observa d'abord avec joie, mais qui, plus clairvoyante que M. de Belnave, en soupçonna bientôt les véritables causes. Dans le récit détaillé que Marianna fit à sa sœur de son séjour à Bagnères, de ses plaisirs, de ses excursions^ George Bussy se trouva toujours sur le premier plan ; et ce nom de Bussy revint si souvent dans les discours de Marianna, qu'il finit par éveiller dans f'espritdelNoëmi une vague inquiétude. Cette inquiétude se changea presque en un sentiment d'effroi, quand Noëmi apprit que cet étranger était attendu à Blan-
fort; toutefois elle ne sollicita point les confidences de sa sœur : ces confidences l'auraient obligée peutêtre à dispenser le blâme ou le conseil, et elle savait combien cette nature était ombrageuse et jalouse de sa fière liberté ; elle savait aussi qu'en lui signalant le danger elle éveillerait dans ce cœur plus d'audace que de prudence. Elle résolut d'étudier le mal avec circonspection, de veiller sur Marianna à l'insu d'ellemême et de la couvrir d'une mystérieuse égide, se promettant d'avoir recours à des moyens plus efficaces, si le danger devenait par trop imminent.
Une lettre de George annonça son arrivée à Blanfort. Au jour indiqué, M. de Belnave alla lui-même au Blanc pour accueillir le voyageur. On touchait à la tin de septembre ; la saison était belle, les coteaux commençaient à se parer des mille teintes de l'automne. Durant le court trîijet de la ville au village, George acheva de conquérir les bonnes grâces de M. de Belnave. Il admira le pays, moins en artiste qu'en agronome. Il s'extasia moins sur la beauté des sites que sur l'entretien des prairies. Il professa pour la vie champêtre, pour ses travaux et pour ses plaisirs, de chaleureuses sympathies.il discuta longuement sur l'importation et sur l'exportation des fers. Usutdécouvrir le filon desopinions politiques de son hôte et l'exploiter avec un art merveilleux. Enfin il parla sur tout, et sur quelques autres choses encore, avec une gravité quiplutsingulièrementà M. deBelnave ; et quoique Bussy fijt bien près de franchir le seuil qui sépare la jeunesse de la virilité, l'honnête maître de forges s'étonna de trouver dans un homme