CHAPITRE IV
sî jeune un jugement si mûr, dans un enfant du siècle une raison si désintéressée. Touten causant, ils arrivèrent à Blanfort. Marianna,Noëmi et M. Valtoneles attendaient sur le bord de la route. Marianna tressaillit, et tout son cœur passa sur sa figure. M. Valtone accueillit l'étranger avec une cordiale politesse. Mais, chose étrange ! à peine George et Noëmi se furent-ils envisagés l'un l'autre qu'ils se devinèrent. Noëmi comprit que son instinct ne l'avait pas trompée, que c'était bien là l'ange du mal qui poursuivait la perte d'une âme; et, de son côté, en voyant cette blanche créature, au front calme et limpide, au port grave, au maintien céleste, en la voyant auprès de sa sœur qu'elle semblait envelopper d'invisibles ailes, George comprit que c'était là l'ange gardien qui devaitluidisputersa proie. Dès les premiers instants, il s'établit entre ces deux êtres une luttesecrète, et le premier regard qu'ils échangèrent fut comme un regard de défi.
Bussy avait compté sur de faciles joies ; il essuya des déceptions de tout genre. Venu à Blanfort avec la pieuse intention de continuer le grand œuvre qu'il avait entamé à Bagnères, il vit échouer tous ses projets : arrivé le cœur plein d'espoir, il partit la rage dans le cœur.
J'ai dit que, durant le trajet du Blanc à Blanfort, George, qui s'était donné déjà pour un grand métallurgiste, avait eu l'imprudence de professer un vif amour pour les travaux rustiques et pour les plaisirs champêtres. M. deBelnave le présenta donc à son associé comme un amant des métaux, de l'a-
56 UARIANNA.
griculture et de la chasse. M. Valtone était précisément un agronome fanatique, et de plus tm véritable descendant de Nenu'od. De son côté, M. de Belnave était passionné pour son industrie. Tous deux, chacun dans sa spécialité , cherchèrent à rendre le séjour de Blanfort agréable à leur hôte ; et tous deux firent si bien, qu'ils réussirent à le lui rendre insupportable, et que George, qui avait commencé pai se railler tout bas de la confiance de ces vertueux maris, se crut parfois le jouet d'une mystification infernale. Si M. deBelnavene lui fit pas grâce d'une barre de fer, son ami ne se montra pas moins impitoyable. Chaque matin , George vit entrer dans sa chambre, avec le premier rayon du jour, M. Yaltone, le terrible M. Valtone, qui, entouré d'une meute de chiens, armé de pied en cap, les guêtres de cuir aux jambes, le carnier au dos, le fusil au bras, apparaissait à Bussy comme une ombre vengeresse, l'arrachait au sommeil et le traînait à travers champs, les pieds dans la rosée, la tête dans les brunies de l'automne. L'infortuné suivait ce rude compagnon en le donnant au diable. Il n'avait de sa vie brijlé de poudre qu'au tir. Les perdreaux passaieiU sans danger à travers son plomb inoftensif, les cailles lui riaient au nez, les lièvres lui faisaient la grimace. Il rentrait à Blanfort, léger de gibier, mais lourd de fatigue. M. de Belnave le guettait au retour et le menait aux forges. M. Valtone le reprenait pour lui faire visiter ses métairies, ses champs, et son jardin anglais, et ses prairies artificielles. Si George parvenait à échapper aux persécutions de ses hôtes,