CHAPITRE IV
il jeta à Noëmi un regard fier et dédaigneux, auquel elle ne répondit que par un calme sourire. Comme les anges, elle triomphait sans orgueil. Aussitôt que George eut disparu au détour du sentier, madame Valtone, par un mouvement spontané, attira Marianna sur sa poitrine, et l'y tint longtemps embrassée. Elle ne savait pas, la noble femme, qu'elle venait de perdre sa sœur en croyant la sauver.
Madame de Belnave n'avait pas entrevu bien nettement pourquoi Noëmi s'était attac'-iée à déprécier Bussy ; mais elle avait souffert dans l'amour-propre de l'homme qu'elle aimait, et, pour le venger, elle se crut obligée à lui faire une part plus large et plus belle. D'ailleurs, sous la froide raison de Noëmi, George avait grandi aux yeux de Marianna; coinnif? elle, il était incompris, comme elle, méconnu, et madame Valtone n'avait réussi qu'à mettre un lien de plus entre ces deux âmes. Danù sa sagesse inexpérimentée, elle ignorait combien la passion est subtile et glisse aisément entre les doigts qui essayent de la comprimer; combien surtout elle est ingénieuse à s'encourager elle-même, et à se caresser avec les verges destinées à la corriger.
Si, d'un côté, Noëmi avait, à son insu, aggravé ie mal au lieu de le guérir, de l'autre, elle avait merveilleusement disposé Bussy à en profiter. George était parti de Blanfort comme un sanglier blessé. Aigri par le dépit, irrité par les obstacles, son amour, en s'exaspérant, était devenu passion mauvaise. De retour a Paris, il promit à son orgueil une satisfaction écla'.ante : il jura d'immoler
Marianna moins à sa tendresse qu'à sa vengeance, et de changer en larmes de désespoir le calme sourire qu'il avait emporté, comme un dernier trait, à son cœur saignant. La veille de son départ, il avait t^juvé le moyen d'entretenir Marianna en secret. Il p'était plaint doucement, et pourtant avec quelque amertume ; et madame de Belnave, moins par entraînement que par un sentiment de générosité, — elle crut du moins qu'il en était ainsi, — avait livré aux baisers de George son front, ses joues brûlantes, ses cheveux frémissants. Étaient-ils destinés à se revoir un jour '? Ils n'osaient l'espérer ; mais ils devaient s'aimer d'un amour éternel et tromper, par des lettres fréquentes, les ennuis de la séparation. Avant de s'éloigner, Bussy n'avait pas oublié d'indisposer, par d'habiles insinuations, Marianna contre Noëmi ; de lui présenter sa sœur comme une nature sans élévation et sans poésie, complètement incapable de sympathiser avec les âmes d'élite. Il avait classé charitablement MM. de Belnave et Valtone dans le règne minéral et fini par s'apitoyer sur Marianna, qu'il voyait s'étioler et mourir dans cette atmosphère sans soleil.
Les lettres de George ne se firent pas attendre. Grâce aux relations nombreuses que Marianna avait formées à Bagnères, et qu'elle entretenait par une correspondance active, ces lettres purent arriver à Blanfort sans éveiller aucun soupçon ; elles arrivèrent empoisonnées et brûlantes comme la tunique de Nessus. Ce n'est pas que le cœur de Bussy fût un foyer bien ardent ; mais ce profond ennui cher-