CHAPITRE IV
chait à se distraire aux jeux de la passion, et parvenait parfois à se tromper lui-même. D'ailleurs, cette liaison, loin de se présenter sous un aspect vulgaire,' réunissait toutes les conditions romanesques que recherchent avidement les âmes fatiguées; George V trouvait mille charmes de pureté et d'innocence qui le reportaient délicieusement aux jours, déjà si loin, de sa jeunesse. Pour Marianna, cette correspondance devint toute sa vie ; elle y jeta tous les trésors d'expansion que n'avait pas su exploiter M. de Belnave; elle s'y déchargea des flots de vie qui l'avaient si longtemps oppressée ; tout son être s'y épanouit en fleurs de tendresse, de passion et de grâce. Cet échange d'idées et de sentiments absorba son activité, peupla sa solitude et répandit sur son existence une solennité mystérieuse. Lorsque après la veillée tout reposait à Blanfort, et qu'on n'entendait plus que le nuu'mure de Tonde qui se mêlait aux longs soupirs du vent, elle s'enfermait dans sa chambre ; et là, pareille à ces fleurs étoilées qui se ferment à la lumière et ne s'ouvrent qu'aux baisers du soir, seule, à la lueur de la lampe, astre cher aux amants, elle commençait sa journée : c'était l'heure de son réveil, l'heure à laquelle le soleil paraissait sur son horizon. Alors il se faisait en elle comme une matinée de printemps. Toutes ses pensées de bonheur et d'amour gazouillaient dans son cœur comme une couvée de fauvettes, et, dans le silence des nuits, elle écoulait des voix mélodieuses tiui répondaient à celles qui chantaient dans son sein. Nuits recueillies et solitaires, qui ne vous con-
naît pas ? 0 nuit, plus belle que le jour ! Les âmes rêveuses qu'étouffe l'atmosphère où s'agitent les hommes se plaisent à vivre dans ton ombre. Ton haleine est pure et n'a point passé sur les paroles de la terre ; tes astres sont doux et bienveillants ; tu endors les puissants, et tu livres le monde aux nobles âmes qu'il opprime. Tu es le jour des amants et des poètes ; ils se lèvent avec tes étoiles et s'éclipsent comme elles aux premiers rayons de l'aube. On dit que tu vois parfois, sur les gazons baignés de tes molles clartés, alors que les cités reposent, de blancs fantômes accourir et former des danses légères ; on ajoute qu'aussitôt que l'aurore a fait pâlir les diamants de ton front, ces enfants de l'air, poussant un cri d'effroi, se dispersent et s'évanouissent, comme des flocons de brume aux premiers feux qui empourprent l'orient. Ah ! dis, ne seraientce pas là de ces âmes froissées par les tristes réalités que le soleil éclaire ; de ces âmes que le jour offense, et qui t'attendent pour vivre et pour aimer !
Ainsi, madame de Belnave s'était créé une double existence : le jour, calme et sereine, d'une humeur égale et facile, elle se prêtait volontiers aux allures bourgeoises de Blanfort; la nuit, retirée dans sa chambre, elle s'enfermait avec son amour, et la vraie vie commençait pour elle. Que de fois les lueurs du matin la surprirent écrivant encore, ou plongée dans de délicieuses extases ! A peine remarquées à Blanfort, ces longues veilles n'étonnaient personne; et si M. de Belnave songeait à s'en plaindre, c'était seulenieat dans sa sollicitude pour
CnAFITRE IV. 63
la santé de cette enfant. Au reste, ces façons d'agir n'étaient point nouvelles, Marianna les aviit depuis longtemps adoptées ; seulement, les nuits qu'elle consacrait autrefois à l'étude, dans l'espoir de mater le cœur par l'esprit et d'user l'âme par le corps, n'étaient plus remplies que par sa correspondance avec George. L'imagination s'égare aisément à ces muets entretiens ; la passion y trouve des séductions d'autant plus dangereuses, qu'elle dispose à son gré de la réalité et que l'éloignement ne lui permet pas d'en toucher les aspérités ou d'en apercevoir les ombres. L'amour de madame de Belnave s'exalta en se racontant ; sa plume fut comme une baguette magique sous laquelle elle vit éclore une radieuse image, brillante de toutes les perfections que les femmes prodiguent aux héros de leurs songes. Elle s'enivra de sa création, à laquelle chaque nuit ajoutait quelque nouvel attrait, quelque grâce nouvelle. Chacune de ses lettres fut une perle qu'elle détacha de son âme pour en parer le front de son amant. Bientôt l'être qu'elle aimait n'exista plus que dans sa tète. George bientôt ne fut plus pour elle qu'un prétexte au déploiement de ses facultés, un canevas aux broderies de sa pensée, un thème aux divines mélodies qui chantaient en elle. Elle se fit, à son insu, l'artiste de son bonheur ; elle crut s'éprendre de George, et ne s'éprit que de son œuvre. Joyaux dignes d'enrichir la cassette d'un roi, ses lettres furent tour à tour l'expression brûlante de son cœur et le récit détaillé de ses jours; elle se raconta tout entière. Tout ce qui sentait, pensait et respirait en
64i JIARIANNA.
elle, gravita vers Bussy, comme le feu du ciel remonte vers sa source, comme les parfums de la terre montent vers le soleil. Quant aux lettres de George, ce dut être de ces épîtres amoureuses qui font que la femme qui les reçoit prend Werther en souverain mépris et Saint-Preux en pitié profonde. Il n'est pas une femme qui n'ait la prétention d'être ou d'avoir été plus éloquemment aimée que ne le furent Charlotte et Julie. George était d'ailleurs un garçon d'esprit qui savait, au besoin, dévider des périodes, passementer des phrases, semer la métaphore dans le style comme des bleuets dans les sillons, coudre l'épithète au substantif et poudrer le tout à paillettes d'or. Tout ce brocart n'était à vrai dire que tapisserie de brocatelle, dont le parfilage aurait donné moins d'argent que de soie, et moins de soie que de coton. Mais madame de Belnave était trop enivrée pour ne pas se méprendre aisément sur la qualité, et Noëmi, qui aurait pu réduire tout cela à sa juste valeur, n'était point invitée à en connaître. En amour, les femmes se confient bien à une amie 5 à une sœur ditlicilenient, fùt-elle une soaur bien-aimée.
Ainsi , le temps fuyait , emportant Marianna sur les ailes de la passion, et promenant madame Valtone dans les sentiers vulgaires de la vie domestique. Depuis le départ de Bussy, il s'était établi entre les deux sœurs un sentiment de gêne et de contrainte qui, d'abord presque imperceptible, avait fini par gramlir et peser sur leur intimitt'. Le souvenir de Bussy avait élevé entre elles comme un mur de