‹ Romans et nouvellesChapitre 30 sur 177 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

glace ; et, bien qu'ir ne fût jamais question de cet homme dans leurs discours, Marianna comprenait vaguement qu'elle était devinée, Noëmi, qu'elle était importune. D'ailleurs, madame de Belnave, qui ne pardonnait pas à sa sœur le calme et le bonheur dont celle-ci semblait jouir, éprouvait auprès d'elle ces mouvements de malaise et d'humeur qu'éprouvent les gens qui ne font rien auprès de ceux qui travaillent. Pour M. de Belnave , il n'imaginait pas qu'il pût y avoir quelque chose de changé dans son ménage. Il aimait sa femme, et se trouvait suflisamment aimé ; il n'exigeait rien de plus que ce qu'il donnait lui-même. Heureux, il la croyait heureuse, et tous deux vivaient dans un parfait équilibre d'estime et d'affection réciproques; car, il faut bien se le dire, Marianna aimait son mari. Les premiers jours de son bonheur n'avaient pas été sans remords ; mais comme, après tout, M. de Belnave ne s'était jamais inquiété de réclamer, pour son propre compte, la part qu'elle faisait à Bussy, elle avait fini par jouir paisiblement d'un amour qui ne dépouillait personne, et semblait n'apporter aucun préjudice réel aux félicités conjugales.

L'hiver avait passé; les bois reverdissaient au soufïle du printemps; toutes les joies s'éveillaient el chantaient sous le ciel; les brises, parfumées de violettes et d'aubépine, couraientle long des traînes; les oiseaux se poursuivaient dans les haies; les insectes bruyaient dans les sillons; tout n'était que parfum, harmonie, amour, espérance. Malheur alors au cœur qui ne peut plus aimer? C'est au rai

lieu de ces flots de sève et de vie qui débordent de toutes parts, que les âmes flétries avant le temps se reploient douloureusement sur elles-mêmes, remplies d'une solitude mortelle. L'éclat des beaux iours ne fait qu'irriter leur impuissance ; le luxe defchamps et des bois insulte à leur stérilité ; sous l'azur des cieux et sur la verdure de la terre, leurs ruines ie revêtent d'un aspect plus morne et plus sombre. A la riante et belle jeunesse, les forêts aux vertes senteurs, les sentiers mystérieux, les gazons embaumés, les prairies étoilées de fleurs ! A vous, que l'orage a brisés et qui n'êtes plus qu'un débris de vous-mêmes, à vous, tristes enfants, des jours plus graves, plus austères, qui ne vous sollicitent point au bonheur et ne demandent rien à votre indigence; à vous, l'automne aux splendeurs voilées, au soleil mourant, aux rameaux dépouillés ! Alors, du moins, tout pleure autour de vous ; comme vous, tout décline, tout pâlit, tout s'efface ; et, comme en votre cœur les souvenirs flétris, les feuilles desséchées, emportées par le vent, se plaignent tristement dans la plaine.

Il y avait bien longtemps que Marianna n'avaiî assisté, sans une excitation secrète et maladive, au retour de la belle saison. Ce n'était pas l'impuis" sance des âmes dévastées qui jadis s'irritait en elle; mais au contraire une exubérance de vie qui s'indignait de se sentir »omprimée, lorsque la sève coulait autour d'elle à pleins bords, que les bourgeons éclataient, que les plantes germaient , et que toute la terre, joyeuse et rajeunie, verdissait, chan-

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