CHAPITRE I
— Vous m'aimez ? dit Marianna avec amertume, Ah ! monsieur, si tel est votre amour, je préférerais votre haine.
— Veuillez ne point m'interrompre, car voilà déjà que nous ne nous entendons plus. Je vous aime , mais je n'ai point d'amour. C'est là, mon enfant, ce qu'il vous faudrait bien comprendre. Lorsque mon bon et votre mauvais ange nous offrirent l'un à l'autre pour la première fois, je cédai, en sollicitant votre tendresse, à un horrible sentiment d'égoïsme. Je sortais brisé de l'âge des passions; vous y entriez à pleines voiles. Rien n'arrive à temps. Nous ne naissons point assortis. II n'est pas de cœurs jumeaux. Les jeunes et belles âmes n'ont que des sœurs vieilles et laides. On a comparé l'âme solitaire à la moitié d'un fruit qui cherche son autre moitié; ces deux moitiés ne se rencontrent que lorsque l'une d'elles est gâtée. Que voulez- vous? La vie est ainsi faite : nous passons tous par les mêmes épreuves, et toujours nous nous vengeons sur ceux qui nous aiment de ceux que nous avons aimés. Puissiez-vous ne jamais comprendre le sens de ces tristes paroles i Mais vous subirez la commune loi ; vous vieillirez, vous sentirez alors combien les turbulentes ardeurs d'un cœur jeune et rempli d'orages sont importunes au cœur fatigué qui n'aspire plus qu'au repos. Et peut-être alors me pardonnerez-vous; peut-être essayerez-vous un retour moins sévère sur ces jours abreuvés de vos larmes. Comme vous, j'ai souffert; comme vous, j'ai maudit : c'est qu'alors, comme vous à celte heure , je ne comprenais
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rien ; j'ignorais que la victime pût faire envie h. son bourreau : vous m'avez enseigné l'indulgence. Le ciel m'est témoin (|ue je ne cherche point à ni'ab< soudre ! En vous attirant vers moi , je fus crinjinel, je le crois. Je vous trompai : disons mieux, je me trompai moi-même. L'orgueil, la tristesse, l'ennui, mais aussi vos grâces, votre beauté, puis l'enivi-ant espoir de ressaisir les années envolées m'entraînèrent à votre perte, et je sentis un instant sous mes cendres renmer le feu divin de la jeunesse. M'étaisje donc entièrement abusé ? Vous-même ne sauriez l'affirmer sans être ingrate envers le passé. Oui, Marianna, je vous ai bien aimée. Vous avez ravivé dans mon sein des ardeurs près de s'éteindre ; vuus avez rendu à mon précoce automne les verts rameaux de mon printemps, et peut-être avez-vous gardé souvenir de quelques beaux jours, éclos sous mon pâle soleil, réchauffes aux rayons du vôtre? Eh bien! vous l'avouerai -je? vous m'avez lassé. Vous commenciez la vie , et moi, je l'achevais. Il fallait à la vôtre les secousses de la passion ; à la mienne , les molles allures d'un sentiment heureux et calme. Je cherchais la paix ; vous appelii z la tourmente. Aussi, que de sombres journées pour quelques heures sereines! Les soupçons , les transports jaloux , les pleurs et les sanglots, les reproches amers, vous ne m'avez rien épargné, et vos orageuses tendresses eurent bientôt é[)uisé les forces d'une âme à peine convalescente. Ai-je assez lutte ? ai-je assez combattu ? Me suis-je consumé en assez longs efforts pour vous cacher le découragement et l'indigencu