‹ Romans et nouvellesChapitre 4 sur 177 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

de mon cœur? Vous, mon enfant, vous n*avez rien compris; vous n'avez demandé que les trésors qui n'étaient plus en moi ; et, vous indignant de ne pas les trouver, sans pitié pour moi , sans pitié pour .vous-même, vous avez rejeté les modestes félicités que je pouvais encore vous offrir. Vous voyez que depuis longtemps nous faisons tous deux un métier de dupes. Vous ne pouvez rien pour mon bonheur; je ne puis rien pour le vôtre : la tempête ne dort jamais sous notre toit. Marianna, il faut en finir! Je suis cruel, je le sais ; mais il est des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le fer et la flamme. Votre passion me brise et me tue ; ma vie a d'autres exigences. Je vous suis sincèrement attaché ; je vous estime et je vous aime ; mais la froide raison qui vous parle dit assez que l'amour ne vit plus en moi.

Pâle et le front baissé, Marianna écoutait ces rudes paroles ; George , appuyé contre le marbre de la cheminée, les bras croisés, grave et inflexible, ressemblait à Minos jugeant une ombre échappée à la terre.

— George, répondit avec douceur la créature désolée, ce n'est pas moi qui cherchai votre amour ; mais Dieu sait que je ne vous accuse point. Le passé fùt-il réparable, je l'accepterais encore, et ne voudrais en effacer que vos mauvais jours. Si pourtant, comme vous le dites, je fus parfois injuste et méchante, si je tourmentai votre repos, s'il est vrai que mes exigences aient troublé votre vie, soyez généreux, oubliez. Je ne serai

plus désormais qu'une esclave soumise et résignée. Aimez-moi comme vous pourrez, je ramasserai avec reconnaissance les miettes de votre cœur; mais ne me repoussez pas. Ce n'est plus une amante irritée qui se plaint : c'est une femme repentante qui vous implore, baise vos mains, s'attache à vos genoux, et qui, pour prix de tout son dévouement, n'attend rien que le droit de se dévouer encore.

En parlant ainsi , elle s'était emparée des mains de George, et elle les couvrait de baisers. George ne put réprimer un mouvement d'humeur et de. colère. Il avait compté sur l'orgueil blessé de sa maîtresse; l'amour n'a point d'orgueil, il embrasse les pieds qui le foulent.

— Voilà bien connne vous êtes toutes ! s'écrrat-il en marchant à grands pas dans la chambre, comme un lion dans sa cage. Vous êtes toutes ainsi ! répeta-t-il en s'arrètant devant Marianna, qui baissa humblement la tête. Vous avez fait du dévouement une véritable maladie. Vous ne doutez de rien, vous ne calculez rien ; vous allez follement au-devant de tous les sacrifices, et, si nous sommes assez stupidement égoïstes pour les accepter, vous vous vengez vous-mêmes un beau jour par la haine et par lo mépris. Pensez-vous que j'ignore comment ces choses-là se passent? D'ailleurs, vous n'avez point consulté vos forces ; songez que depuis six mois chaciue jour éclaire sous notre toit une lutte semblable, et que vous oubliez chaque jour vos larmes, vos remords et vos pronie'^ses da la veille — Ma-

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rianna, croyez-moi, poursuivit il d'un ton plus affectueux ; croyez ma triste expérience. Notre amour a donné toutes ses fleurs, tranchons-le dans le vif, avant qu'il rapporte des fruits trop amers. Réservons, pour nos vieux ans, un banc de mousse où nous pourrons nous retrouver amis et échanger de tendres paroles; préparons un champ sans ivraie à la fleui de nos souvenirs. Il en est temps encore ; demain, peut-être, il sera trop tard. Déjà je suis dur et cruel. Prenez garde ! bientôt vous haïrez : de l'amour à la haine la distance est facile à franchir.

— Ainsi, monsieur, dit Marianna, vous me proposez une séparation ?

— Je vous propose de dénouer nos liens : aimezvous mieux attendre qu'ils se brisent ?

— Mais, George, vous n'y songez pas, répondit Marianna avec une ineffable expression de douleur et de tendresse ; ou peut-être, sans le vouloir, vous aurai-je fait du mal, et c'est pour me punir que vous me parlez de la sorte. Vous avez vos mauvais jours, ami ; vous êtes irritable et bien cruel parfois pour cette femme qui vous aime ! Comment se peutil faire que vous traitiez si durement une femme qui vous aime tant ? Comment se fait-il aussi que moi, qui donnerais ma vie avec joie pour épargner un chagrin à la vôtre, je vous offense, vous blesse et vous irrite ? Dites, tout cela n'est-il pas étrange et misérable ? Mais il faut me pardonner ainsi que je vous pardonne; car vous me connaissez comme je vous connais. Oh ! je vous connais bien ! Quoi que

VOUS puissiez dire, vous êtes un noble cœur, et vous ne voudriez pas abandonner une pauvre créature qui a tout quitté pour vous suivre.

— Qui parle de vous abandonner ? répliqua Bussy en haussant les épaules. Voilà déjà que vous tombez dans des exagérations qui n'ont pas le sens commun. Que diable, ma chère ! on peut cesser d'être amoureux sans devenir une bête fauve : cela se voit tous les jours. Que vous proposé- je? De nous aftVanchir nuitueliement d'un joug qui nous écrase, de dénouer d un coummn accord des liens qui nous blessent, de nous délivrer l'un l'autre d'une chaîne qui nous meurtrit. Je ne sache pas qu'il y ait là dedans rien qui ressemble à un abandon prémédité. Nous ne sommes point dans l'île de JNaxos, les lamentations d'Ariane seraient ici fort deplactics. Libres une fois, serons-nous moins amis? Non, sans doute. Serons-nous plus heureux ? je le crois. Vous comprendrez, Marianna, combien les joies paisibles de la sainte amitié sont préférables aux bonheurs tourmentes de l'amour; vous verrez qu'il nous sera doux, après tant d'orages, de nous reposer enfin dans un sentiment calme et durable. Qu'y aura-t-il de changé dans notre affection ? la forme, et rien de plus ; toujours le fond restera le même. Enfant, qui a pu croire que je voulais la délaisser ! A votre tour, vous êtes cruelle. Ne suis-je pas votre frère ? Vous serez ma sœur bien-aimée. Dites, ne le voulezvous pas?

— Ah ! Marianna ! ah ! pauvre Marianna ! ditelle en croisant ses mains avec désespoir.

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