CHAPITRE V. G
les massifs de marronniers balançaient leurs panaches blancs et secouaient leur neige odorante sur un parterre de femmes et de fleurs. La chaise était découverte, et Marianna admirait tout, plongée dans une muette extase. Chaque tour de roue lui révélait un monde. Elle comprenait que la vie était là, et que jusqu'alors elle n'avait fait qu'exister.
Les deux voyageurs étaient attendus par la sœur de M. de Belnave. Veuve, riche, plus âgée que son frère, madameSalsedo vivait depuis longtemps dans la retraite. Ses goûts et ses principes, autant que sa santé débile, l'avaient de bonne heure éloignée du monde. C'était d'ailleurs une femme d'une rare bonté, qui pardonnait aux gens bien portants et souriait volontiers à la jeunesse. Elle accueillit Marianna comme une fille chérie ; et, après avoir installé les deux époux dans Tappartement préparé pour les recevoir, elle leur laissa toutes les aises d'une hospitalité qui ne cherche qu'à se ftiire oublier.
OHîciellement prévenu de leur arrivée, Bussy ne tarda point à se présenter, et M. de Belvane le reçut avec cette cordialité chaleureuse dont la recette se perdra sans doute avec la race des maris. Il est juste de dire que George y répondit par une merveilleuse assiduité de petits soins et de complaisances, et qu'il se mit tout entier à la disposition de ses deux amis, ayant déclaré tout d'abord qu'il considérait Paris comme sa maison , et se croyait obligé à leur en faire les honneurs. George était une de ces oisivetés élégantes qui ont l'intelligence de
toutes les spécialités sans en posséder aucune, un de ces parasites de la littérature et des arts, qui promènent leur ennui de l'atelier du peintre au sanctuaire du poëte, et, sans avoir jamais rien fait, jouissent de tous les bénéfices du talent et de la célébrité. Au courant de tout, il sut se rendre nécessaire à M. de Belnave, qui, n'étant au courant de rien, s'estima fort heureux de pouvoir se reposer sur lui du choix des plaisirs et des distractions.
Il faut convenir que, pour une âme impatiente du joug, pour une tête ardente, pour un cœur enthousiaste, c'était une admirable époque que celle où Marianna visitait Paris : une époque dont les turbulentes influences atteignaient les natures les plus molles et les plus paisibles. Paris sentait encore la poudre : c'était encore dans ses murs comme un lendemain de bataille. La révolte était dans l'air et l'émeute partout : dans les rues, dans les livres, aux théâtres. Il y avait dans tous les esprits un besoin fiévreux de trouble et d'agitation qui se prenait à toutes choses. Ebranlée par un choc violent, la société venait de vomir à sa surface les passions bonnes et mauvaises qu'elle avait longtemps couvées dans son sein ; h la voir courant échevelée de côté et d'autre , vous l'eussiez crue prise de vin. Paris renouvelait les saturnales de l'ancienne Rome, ou plutôt, sans aller si loin, c'était le Paris de la Fronde, remuant, bruyant, tapageur; guerroyant avec la plume aussi bien qu'avec l'épée; se raillant de tous les partis ; ne sachant trop ce qu'il voulait, mais ne voulant rien de ce qui était;