‹ Romans et nouvellesChapitre 39 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ressante humilité que les femmes savent si bien prendre, de ce ton qui supplie et commande à la fois.

— Eh bien , tu partirais, répondit enfin M. Valtone, qui pensa que sa femme voulait se jouer de lui, et mettre sa confiance à l'épreuve.

— Mon ami, dit-elle en l'embrassant, c'est bien. Demain tu m'accompagneras jusqu'à Châteauroux: là, tu me laisseras libre et seule. Pour M. de Belnave et pour les gens de la maison, je serai partie pour Vieilleville...

— Et pour moi?

— Pour toi, je vais où Dieu m'appelle.

— Ah ça ! parles-tu sérieusement ? s'écria M. Valtone, qui ouvrait des yeux grands comme ses fourneaux.

Effrayée elle-même delà solennité de ses propres paroles, madame Valtone pensa qu'il était prudent de donner à la démarche qu'elle méditait le moins d'importance possible ; et comme, en toutes choses, le mystère entraîne toujours les imaginations les plus rassises au delà de la réalité, comme il répugnait d'ailleurs à cette honnête créature d'agir en secret de son mari, et de mettre en lui moins de confiance qu'il n'en mettait en elle, Noëmi se décida à tout révéler, mais en dissimulant toutefois la gravité de ses pressentiments.

— Écoute, lui dit-elle en s'appuyant coquettement sur l'épaule de M. Valtone, voici ce qui se passe, une niaiserie, un enfantillage, rien qui mérite une préoccupation sérieuse, et peut-être me trouverasiubien folle de prévoir le mal de si loin. Tu sais

ce monsieur Bussy qui a connu Marianna à Bagnè-

res ce monsieur George Bussy, qui a passé trois

semaines à Bianfort, et de qui M. de Belnave sa louait ce soir avec tant d'enthousiasme ?...

— Eh bien ? cria l'impatient industriel.

— Eh bien , mon ami, dit Noëmi en le regardant d'un air fin et doucement railleur, comment se faitil que toi, qui as de l'esprit, une rare perspicacité^ une clairvoyance qu'on ne trompe guère, tu ne te sois pas aperçu que, durant son séjour à Bianfort, ce monsieur Bussy

Elle s'interrompit un instant, et comme M. Valtone la regardait d'un air effaré :

— Tu ne t'es aperçu de rien ? lui dit-elle.

— Au diable les femmes ! s'écria-t-il avec humeur.

— Au diable les maris ! dit-elle. Ainsi, monsieur mon époux, vous avez pensé pieusement que notre hôte n'était venu ici que pour tirer sa poudre aux mésanges, et que le fer de vos usines était l'unique aimant qui l'attirât à Bianfort. Vous êtes digne de l'âge d'or, et recevez mes compliments, ajoutât-elle en lui faisant une gracieuse révérence.

— Mort de ma vie ! s'écria M. Valtone en se frappant le front, j'ai deviné.

— Vraiment ! dit Noëmi en croisant ses mains d'un air tragique et comique à la fois.

M. Valtone avait passé au service plusieurs années de sa jeunesse, et il en avait conservé des habitudes quelque peu soldatesques. Ainsi, par exemple, il traitait militiirement toutes les questions d'hon-

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neiir, et n'imaginait pas que la moindre offense pût ne pas entraîner un rendez-vous sur le terrain. Son premier mouvement fut d'avertir M. {?3 Belnave, et de lui mettre au poing la garde d'une épée ou la crosse d'un pistolet. Noëmi eut bien de la peine à lui faire comprendre qu'en agissant de la sorte il ruinerait le repos de M. de Belnave et la réputation de Marianna, et qu'une telle réparation serait mille fois pire que l'offense.

— D'ailleurs, ajouta-t-eile, qu'y a-t-il en tout cela qui doive te révolter? M. Bussy est jeune; Marianna est belle. Peut être ont ils été, lui un peu étourdi, elle un peu légère i mais, pour Dieu, mon ami, ne va pas croire....

— C'est égal, c'est égal! répliqua M. Valtone, il faut que de Belnave coupe les oreilles à ce gaillardlà, afin que les maris le reconnaissent et se défient de lui. Ah! mon petit monsieur, ajouta-t-il en se frottant les mains et se promenant dans la chambre, vous vouliez nous en donner à porter ! Ah ! vous couriez deux lièvres à la fois ! Ah ! vous chassiez sur toutes nos terres ! Patience, mon cher fils, patience ! nous allons régler nos comptes.

Dans l'habitude générale de la vie, M. Valtone était convaincu qu'il dominait sa femme ; mais il n'en était rien, et Noëmi exerçait sur lui une domination véritable, si douce, il est vrai, qu'il ne la sentait pas : c'était l'empire de la grâce et de la raison. Après avoir exhalé sa colère, M. Valtone reconnut qu'il serait peu sage d'éveiller les soupçons de M. de Belnave , et qu'il valait mieux

82 MAUIANNA.

laisser à Noëmi le soin de cette affaire. C'était un homme, sinon d'une vaste intelligence, du moins d'un sens honnête et docile à la main qui savait le diriger. Abandonné à ses seules lumières, il voyait difficilement le but ; mais il suffisait de le lui indiquer pour qu'il y marchât droit et ferme. Après avoir renoncé à ses plans de bataille , il s'effraya longtemps à l'idée de confier sa femme aux grands chemins, et de l'envoyer toute seule à Paris , ville de perdition , ainsi qu'il l'appelait lui-même. Noëmi insista avec tant de force et de courage , elle mit tant de bonne foi à se rire ellemême des dangers que son mari lui faisait entrevoir, elle lui démontra si bien qu'il s'agissait du bonheur de leurs deux amis, et qu'elle seule pouvait y toucher sans le compromettre, elle plaisanta avec tant d'esprit le rôle d'héroïne qu'elle allait jouer sur la scène du monde, elle fut en un mot si charmante, si pleine d'entraînement et de séductions de tout genre, que M. Valtone finit par céder et l'aida lui-même à préparer son petit bagage. Le lendemain, tous deux partirent à la pointe du jour. Arrivés à la ville, ils passèrent ensemble le reste de la journée ; et vers le soir, après s'être embrassés, tous deux s'éloignèrent, l'un emporté par son cabriolet vers Blanfort, l'autre vers Paris par la malleposte.

La malle volait ; les chevaux avaient des ailes : ils parurent de plomb à l'impatience de Noëmi. Paris semblait fuir devant elle, son regard avide le demandait à chaque horizon , C'est que la sécurité

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