CHAPITRE VI
qu'elle avaît affectée vis-à-vis de M. Valtone était bien loin de son cœur ! Enfin, après de longues heures d'indicibles angoisses , elle entra dans Paris, qu'elle ne connaissait pas. C'était la nuit : le silence enveloppait la cité. Noëmi traversa sans pâlir ce labyrinthe aux mille détours; une seule pensée, un unique effroi occupaient son âme. Elle se retira, pour achever la nuit, dans un hôtel garni de la rue Jean-Jacques Rousseau, proche de l'hôtel de la Poste. Là, elle remercia Dieu qui l'avait inspirée ; et, après avoir prié avec ferveur, elle se jeta sur son lit pour attendre le jour. Sa tête était brûlante et ses membres brisés. La fatigue du corps triompha des anxiétés du cœur : lorsqu'elle s'éveilla, le soleil entrait à pleins rayons dans sa chambre.
A peine levée, elle monta dans une voiture de place, et se fit conduire à la demeure de madame Salsedo.
— 0 mon Dieu ! se disait-elle, en est-il temps encore ? Seigneur, avez-vous entendu les vœux que je n'ai point cessé de vous adresser ? Avez-vous veillé sur cette enfant abandonnée que je vous confiais dans mes prières? Lui avez-vous envoyé un de vos anges pour la défendre , un rayon de votre sagesse pour l'éclairer? M'avez-vous conservé ma sœur, et n'arrivé-je pas trop tard pour recueillir les fruits de votre protection ?
La voiture s'arrêta. Madame Valtone en descendit. Guidée par le concierge, elle se dirigea vers l'appartement qu'occupait madame de Beinave. Près de sonner, elle sentit ses jambes se dérober sous
elle et son cœur mourir dans sa poitrine. Elle sonna .
— Ah! bénie soyez-vous d'être venue, madame! lui dit Mariette, la femme de chambre de Marianna. Depuis quelques jours, ma pauvre maîtresse est bien triste.
— Où est ma sœur? demanda Noëmi, blanche comme un linceul.
La femme de chambre indiqua la porte du salon. Madame Valtone l'ouvrit et la ferma; puis elle s'arrêta pour contempler Marianna, qui ne l'avait point entendue et qui ne la voyait pas.
Accoudée sur une table, la tête appuyée sur une main, dont les doigts se perdaient dans les boucles de sa chevelure, le front pâle, le visage amaigri, madame de Belnave semblait abîmée dans une méditation douloureuse. Ses lèvres étaient décolorées, ses cheveux en désordre, et tout son corps affaissé sous un sentiment de morne désespoir. Elle demeura longtemps ainsi. Enfin, ayant levé les yeux, €lle aperçut sa sœur qui se tenait debout devant elle. La malheureuse poussa un cri déchirant, et, cachant sa tête dans ses mains, elle se prit à sangloter. Noëmi se laissa tomber sur un siège, et toutes deux restèrent muettes : leurs larmes se parlaient et se comprenaient trop bien.
Après un long silence, madame Valtone s'approcha de sa sœur, l'attira sur sa poitrine et la tint longtemps embrassée.
— C'est un grand malheur, lui dit-elle enfin ; nous passerons notre vie à le pleurer ensemble.
— Ah ! s'écria Marianna avec désespoir, tu n'as