CHAPITRE I. H
— Tu vois, Henry, dit George avec un profond découragement j c'est tous les jours la même chose !
— Et c'est lui qui se plaint ! s'écria Marianna en se tordant les bras ; et c'est lui qui m'accuse, lorsqtie moi je pleure et je supplie ! Ah ! sans doute, c'est moi qui soufflai dans votre cœur des ardeurs criminelles ? C'est moi qui vous enseignai l'oubli des devoirs ; qui vous attirai par de trompeuses espérances ; qui, après avoir égaré votre esprit confiant et crédule, vous arrachai au foyer domestique, à la fimiille, à la patrie ; moi, n'est-ce pas, qui promis de vous rendre en amour tous les biens que vous abdiquiez follement pour me suivre? Enfin, monsieur, c'est moi qui, après avoir appelé sur votre tête la haine et le mépris du monde, vous délaisse lâchement dans le désert où je vous ai jeté !
— Vous maniez l'ironfe avec une grâce parfaite, répondit George ; mais vous me calomniez ou vous me vantez, à coup sûr ; vous oubliez que parfois la docilité de la victime simplifie singulièrement le rôle du sacrificateur.
Marianna se leva, le regard en feu, les lèvres pâles et tremblantes.
— Il faut bien se dire, poursuivit-il nonchalamment, qu'en pareille occurrence les hommes sont beaucoup moins scélérats qu'on ne se l'imagine généralement. Si nos complices étaient plus rares, nos victimes seraient moins nombreuses.
— George, dit ilenry d'un air sombre, vous ou-
i2 MARIANNA.
tragez la plus noble et la plus infortunée de toutes les créatures.
— Mais tu es donc infâme ! s'écria Marianna en appuyant nno main sur l'épaule de Bus^y. Cœur ingrat, âme vile ! tu me fais horreur, et je te hais, et je te haïrais plus, si je te méprisais moins !
— Madame, répondit Bussy en s'asseyant tranquillement, je crois qu'il serait convenable de nous en tenir là. Il est fâcheux qu'entre gens de queltpie savoir-vivre ers sortes de choses ne se passent point d'une façon plus digne et plus décente. C'est moins la manière de se prendre que celle de se quitter qui distingue les amours du salon de ceux de l'antichambre. Au reste, madame, je sais tout le bien que vous avez voulu me faire, tout le mal que je vous ai fait. Je sais...
— Tu ne sais rien, interrompit impérieusement Marianna. Pour toi, j'ai tout renié, honneur, vertu, considération, toutes les gloires de la femme : voilà ce que tu sais. Mais sais-tu, malheureux, dans combien de remords et de larmes s'est roulé ce cœur navré, après sa chute? Sais-tu les ombres vengeresses qui ont assailli ma solitude, les voix accusatrices quo m'a fait entendre le vent de la nuit? T'aije offert de partager avec moi la colère du ciel? Les cris de ma conscience ont-ils troublé ton repos"? T'ai-je laissé descendre dans les abîmes tourmentés de mon âme? Dis si mon regard n'a pas toujours souri à ton réveil, si ta présence n'a pas toujours égayé ma demeure, s'il t'est jamais arrivé de ne pas lire ta bienvenue sur mon visage? Puisque voilà