CHAPITRE Vi
plus de sœur, M. de Bclnave n'a plus d'épouse ; tout est perdu pour moi ! Je ne dormirai plus sous ie toit de Blanfort.
— 0 ma bien-aimée sœur ! dit Noëmi en lui jetant au col ses bras éplorés, ne parle pas ainsi, car il me semble déjà que tu m'es devenue plus chère.
— Hélas ! dit Marianna en s'arrachant des bras qui l'enlaçaient, tant de bonté m'accable, et vous me tUez en m'absolvant.
— Viens, lui dit Noëmi qui la pressait de nouveau sur son sein, viens, partons ; ne reste pas plus longtemps dans ce Paris qui t'a perdue. Pauvre enfant, tu n'es pas coupable , tu n'as été qu'égarée ; d'ailleurs, il n'est pas de vertu dans tout son éclat qui soit plus douce au ciel que le repentir, humble et priant dans l'ombre. Viens, Marianna, viens, ma sœur ; nous lutterons, nous souffrirons ensemble, nous porterons à nous deux le poids de tes douleurs, et un jour viendra peut-être où Dieu te rendra en larmes de joie les larmes que tu auras versées en expiation de tes fautes d'un jour.
Marianna, pour toute réponse, indiqua du geste une lettre qu'elle venait d'écrire, et qui n'attendait plus que le cachet. Madame Valtonc la prit, en déploya d'une main tremblante les feuillets encore tout hun)ides, et les lut à travers ses pleurs. Adressée à M. de Beinave, cette lettre respirait la sombre exaltation du remords et du désespoir. C était bien !e remords et le désespoir qui l'avaient dictée ; elle était bien le cri d'une âme éperdue et meurtrie de sa cliute. C'est que l'abime est protond, et que les plus
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intrépides cœurs n'en touchent point le fond sans pâlir. Les bords en sont décevants, et la passion y conduit ses victimes par des sentiers mollement inclinés. On s'abandonne aisément le long de ces pentes ; on se promet d'abord de n'aller que jusqu'à mi-côte. A mi-côte, on hésite ; mais, en se retournant, on aperçoit encore la fumée du toit domestique. On se rassure : on croit avoir fait quelques pas à peine ; on poursuit. Il semble qu'on pourra toujours enrayer à volonté sur une route si facile. On avance sans crainte sur les gazons fleuris et sous les frais ombrages. Tout vous sourit, toutvous invite ; l'idée même du danger est pleine de coquetteries agaçantes ; le danger qu'on défie est un attrait de plus. On va toujours. Cependant, la pente devient plus rapide. On veut s'arrêter ; il n'est plus temps. Le sol manque, le sentier fuit, le pied glisse : l'abîme est béant; on y tombe. On y tombe enivré, on s'y réveille dans les larmes : car il se fait alors une épouvantable lumière ; et, en se voyant exilée de tant de biens qu'on n'apprécie qu'après les avoir perdus sans retour ; en se sentant déchue de sa chasteté, cette seconde virginité plus sainte que la première ; en contemplant les ruines du passé, l'incertitude de l'avenir, le trouble de l'heure présente, l'àme se reploie douloureusement sur elle-même, - et se demande avec déchirement comment tout ce désastre, qui promettait de n'arriver jamais, est arrivé si prompt et si terrible. Que faire alors ? Comment remonter cette colline si douce à descendre, si rude à gravir? Deux voies sont ouvertes, il faut choisir.