CHAPITRE vr
Tromper le monde ou le braver en face ; receler l'adultère dans la famille ou le proclamer au grand jour. La première voie est plus généralement fréquentée ; la seconde est plus noble ; mais, de chaque côté, ce n'est que tourments et anxiétés, luttes et combats de tout genre, au milieu desquels bourdonne ce fatal instinct qui dit que l'amour n'est point éternel.
Entre ces deux écueils, Marianna n'avait pas hésité. La lettre que lisait Noëmi était une confession rigoureuse qui n'omettait que le nom de Bussy. Marianna n'y cherchait pas d'excuses ; elle rappelait impitoyablement tous les titres de M. de Belnave à son amour et à sa reconnaissance, tout ce qu'il avait fait pour elle, pour sa joie et pour son bonheur. Sa douleur était vraie, l'expression en était touchante ; mais l'orgueil des anges déchus y perçait encore à travers les larmes. — « Et maintenant que j'ai tout perdu, écrivait-elle en terminant, tout, jusqu'au fier sentiment de moi-même, rapporteraije auprès de vous les misérables agitations d'un cœur qui ne s'appartient plus ? Non. J'ai failli, je subirai la peine de mon crime ; je saurai vous épargner ma honte. Indigne de votre tendresse, je m'interdis jusqu'à votre pitié. Adieu donc, ô le meilleur et le plus outragé des hommes ! Du moins, je n'aurai pas souillé l'air que vous respirez ; et votre souvenir , qui me suivra partout dans mon exil, sera mon châtiment et mon désespoir éternel. Hélas ! si je n'ai su trouver le bonheur près de vous, c'est que j'étais maudite en naissant. »
88 MAUIANNA.
Ainsi, la faute prévenait l'arrêt du juge, et, se frappant elle-même, repoussait tout espoir de grâce et de pardon.
Un divorce si éclatant avec le monde devait nécessairement révolter un esprit imbu de toutes les idées sociales.
Madame Valtone froissa silencieusement entre ses doigts la lettre qu'elle tenait encore, et se tournant vers Marianna :
— Ma sœur, lui dit-elle , il y a dans la franchise de vos aveux et dans la rigueur de votre justice une apparente grandeur dont vous êtes dupe, et sur laquelle je dois vous éclairer. Vous vous jugez sévèrement, ma sœur, et vous en avez le droit ; mais peutêtre seriez- vous plus indulgente envers vous-même, si la sévérité que vous apportez dans votre propre cause ne flattait pas à votre insu vos secrètes inclinations. La passion vous abuse; et, noble que vous êtes, vous prenez ses conseils pour les arrêts de votre conscience. Croyez-moi , vous ne vous condamnez sans appel que dans la crainte d'être absoute ; la tâche que vous vous imposez est moins un exil qu'une conquête, moins une expiation qu'un triomphe.
— Cruelle ! s'écria madame de Belnave ; êtesvous donc venue pour m'accabler?
— Pour vous sauver, enfant, pour vous sauver, répondit madame Valtone avec fermeté; égarée, pour vous ramener dans votre voie; faiblissante, pour vous soutenir; tombée, pour vous relever. Eh quoi ! vous vous reconnaissez coupable, et c'est par le désordre d'une vie tout entière que vous allez