‹ Romans et nouvellesChapitre 44 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

tressions à notre avenir toutes les fleurs de notre printemps. Quelles n'étaient pas nos espérances alors! quelles aspirations ! quel enthousiasme ! quels trésors de foi, d'amour et de jeunesse! Ah ! je ne l'ai point oublié, vous aussi, vous aviez votre soif de félicités ; vous aussi, vous sentiez dans votre sein un fleuve de vie qui ne demandait qu'à s'épandre ; vous aussi, vous rêviez des tendresses ineffables, des bonheurs sans fin, des voluptés sans nom ; vous aussi, dans vos songes, vous posiez votre tête sur un cœur tout brûlant d'une jeune, d'une éternelle flamme !

— Tais-toi, enfant, tais-toi ! s'écria Noëmi épouvantée.

— Ah ! tu ne pensais pas alors que la vertu exigeât tant d'efforts ; tu ne pensais pas qu'elle fût la répression de toutes les nobles facultés que Dieu a mises en nous. La vertu ! c'est le monde qui nous l'a faite si rude et si âpre. Dans les intentions de Dieu, la vertu c'est le bonheur.

— Oui, dit madame Valtone, puisque tout bonheur est dans la vertu.

— L'avez- vous trouvé, ma sœur? demanda Marianna d'un air de triomphe.

— Je l'attends, répondit Noëmi d'une voix résignée ; on ne moissonne pas avant d'avoir semé. Je souffre, mais je suis pleine de confiance ; car il est impossible que Dieu puisse tromper ses créatures.

Marianna secoua la léte d'un air de doute; un sourire amer effleura ses lèvres. Madame Valtone essaya de nouveau de combattre la résolution de sa sœur, mais vainement; ettousleslieux communs dont

peut s'armer la raison en pareille occurrence se brisèrent, cette fois comme toujours, contre la ténacité de la passion. C'était moins la passion que l'orgueil qui semblait dominer Marianna ; et certes, il y avait bien quelque noblesse dans cet exil volontaire qu'elle s'infligeait elle-même : car, dans sa douleur, elle s'interdisait tout espoir de retour, sinon vers l'amour, du moins vers l'amant qui l'avait perdue ; mais l'impitoyable Noëmi lui disait alors :

— Pauvre enfant, vous présumez trop de vousmême. Si vous avez succombé dans votre force, comment résisterez-vous dans votre faiblesse? Si nos bras amis n'ont pu prévenir votre chute, comment vous relèverez-vous sans une main qui vous soutienne? Si votre pied a glissé dans le sentier de vos devoirs, comment marchera-t-il d'un pas plus sur et plus ferme dans le chemin de vos erreurs ?

A ces paroles, madame de Beinave baissait le front, mais sa volonté demeurait inflexible. Désespérant de vaincre tant de passion ou tant d'orgueil, supposant naturellement que l'influence de George Bussy n'était pas étrangère à tant d'obstination, madame Valtone prit hardiment, à Tinsu de Marianna, une résolution qui, dans toute autre circonstance, eût révoilé tous ses instincts.

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