CHAPITRE VII
George se trouvait dans une grande perplexité. II en était à se demander s'il accepterait vaillamment son bonheur, ou s'il reculerait, comme un poltron, devant sa victoire : alternative embarrassante! et peut-être se serait-il abstenu du triomphe, s'il eût prévu que Marianna dût prendre ainsi sa défaite au sérieux. Mais, la faute commise, en subirait-il les conséquences , ou chercherait-il à les éluder? C'était là la question, et la question était grave.
Je crois avoir dit déjà que George entrait alors dans cette période d'existence qui est au cœur de l'homme ce que le crépuscule du soir est à la terre; dans cet âge où, près de se retirer, la jeunesse et l'amour projettent sur l'âme qu'ils vont abandonner de mourantes clartés, précurseurs de la nuit éternelle. A l'approche de ces ténèbres qui menacent de l'envahir, l'âme attise avec désespoir les feux de son foyer pâlissant. Elle dit à l'ombre : — Va-t'en ! — à l'amour et à la jeunesse : — Ne vous éteignez pas encore! — et, sous les voiles qui déjà commencent à l'envelopper, elle s'agite impatiemment pour revoler vers la lumière. Ainsi, il y avait deux natures en Bussy, deux éléments qui se combattaient et cherchaient à s'absorber l'un l'autre : d'une part,
la vie agonîsante, qui ne demandait qu'à renaître ; de l'autre, le néant, au pied lent, mais sûr, qui entrait dans son cœur et l'étreignait de sa ma/n de fer. Cet âge qui sépare la jeunesse qui s'achève de la virilité qui commence, où la passion se roidit encore contre la froide raison qui l'écrase, où les illusions expirantes jettent un dernier cri de douleur devant la réalité qui s'avance , cet âge est un âge terrible, et les luttes, les déchirements qui l'accompagnent forment le plus triste spectacle que l'homme puisse s'offrir à lui-même.
George en était là, pourtant ! Il y avait en lui une ardente aspiration vers les biens qu'il sentait près de lui échapper. Etait-ce seulement un profond ennui qui cherchait à se distraire, ou bien l'effort d'un cœur orgueilleux qui voulait tromper à tout prix le sentiment de son impuissance? Je ne sais, mais toujours est-il que George appelait l'amour. En lui envoyant Marianna, son bon ou son mauvais génie l'avait exaucé dans ses vœux les plus chers. Belle, romanesque, exaltée, prompte aux sacritices, dévorée de la soif des grands dévouements, nature exubérante, assez riche de sève et de vie pour pouvoir, sans s'appauvrir, raviver à ses sources des forces languissantes, Marianna devait lui apparaître comme une fille du ciel, descendue tout exprès pour lui rendre les trésors qu'il avait perdus , ou pour lui conserver ceux qu'il allait perdre. C'était, à coup sûr, une magnifique occasion d'aimer, de ressaisir l'enthousiasme et la foi, les transports brûlants et les saintes extases, tout le