‹ Romans et nouvellesChapitre 46 sur 177 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

divin cortège de la trop heureuse jeunesse. Bussy en convenait lui-même ; et les poétiques aspects sous lesquels se présentait cette liaison nouvelle, les obstacles qui l'entouraient, le caractère sérieux qu'elle avait revêtu d'abord, la douleur de Marianna, sa fierté, ses remords, ses larmes, son désespoir, tous ces aiguillons l'irritaient, le poussaient dans l'arène, réveillaient en lui de juvéniles ardeurs, et l'excitaient à poursuivre les chances d'une passion qui lui promettait le retour des émotions dont il pleurait la perte. Aussi, la révolte de madame de Belnave après sa chute, sa résolution de ne plus retourner à Blanfort, ses projets de rupture avec le monde, ne l'avaient d'abord que médiocrement alarmé. Las d'isolement et de solitude, fatigué surtout des faciles tendresses à travers lesquelles il promenait depuis plusieurs années son oisive indifférence, il s'était ditqu'il était temps d'en finir avec son long veuvage, que l'heure était enfin venue de quitter le deuil d'un premier amour ; et, libre de tous soins, indépendant de fortune et de caractère, peu soucieux de ménager le monde, il s'était abandonné d'abord avec une secrète joie aux mouvements passionnés de son cœur.

La réflexion avait passé sur ces velléités de jeunesse, comme les premières gelées de novembre sur les bourgeons éclos aux derniers soleils de l'automne. Le doute railleur, le scepticisme amer, la raison inexorable, tristes enfants de l'expérience, étaient venus l'assaillir et le ramener à des idées plus saines. Son ivresse s'était dissipée j avec elle

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s'étaient évanouis les gracieux horizons; dégagés des vapeurs poétiques qui les avaient un instant dérobés, les embarras de sa position lui étaient apparus sous leur jour véritable et l'avaient frappé d'épouvante. La position était rude en elïut : car George n'était pas encore arrivé à ce point de philosophie transcendante où tout sentiment d'honneur et de délicatesse, appliqué à l'amour, est impitoyablement traité de folie ou d'enfantillage; quoique la destinée de Mariannafùt, en cette occurrence, la moindre de ses préoccupations, toutefois il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il ne s'appartenaitplus lui-même, et qu'il était trop tard pour se retirer, conscience nette, du jeu fatal où il s'était negagé. Un espoir lui restait encore : c'est qu'après le trouble de la première heure Marianna, cédant d'ellemême à des impulsions moins rebelles, saurait concilier ses devoirs d'amante et d'épouse. Mais , après deux jours employés à méditer la règle de conduite qu'elle aurait désormais à suivre, madame de Belnave écrivit à Bussy que sa résolution était inébranlable, et que l'aveu de ses fautes venait de mettre entre elle et Blanfort une insurmontable barrière. Cette fois, ce n'était plus l'emportement d'une douleur irréiléchie : madame de Behiave avait tout prévu, tout pesé, tout calculé, et le ton de ferme dignité qui régnait dans sa lettre disait assez que la passion n'en avait pas été l'unique conseiller.

George reçut cette lettre le matin même du jour où Noëmi était allée trouver sa sœur. Il la lut et de-

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meura foudroyé sur place. Si Harianna n'y faisait point appel à la protection de Bussy, c'est qu'elle était ou trop fière pour la solliciter, ou trop candide pour imaginer qu'elle dût être sollicitée : tout ce qui restait en lui de loyal et d'honnête ne l'en proclamait pas moins le soutien obligé, le naturel appui de l'existence qu'il avait brisée. Que résoudre et que faire ? Décliner la responsabilité de ses actes révoltait tous ses instincts de pudeur et de probité ; l'accepter faisait crier toutes les fibres de son égoïsme. 11 se disait bien qu'abandonner Marianna dans la voie où il l'avait entraînée serait d'un félon et d'un lâche; il se disait aussi qu'entraver son avenir, à lui, compromettre son repos, aliéner sa liberté serait d'un enfant et d'un fou. Il avait assez expérimenté les bas-fonds de la vie pour savoir tout ce qu'il y a de misères attachées à ces liaisons qui heurtent de front le monde, et pour ne pas s'arrêter avec terreur devant les maux qu'il ne prévoyait, hélas ! que lorsqu'il n'était plus temps de les prévenir. Encore une fois, que résoudre ? George en perdait la tête. H se jeta sur un divan ; et, après avoir relu la lettre de Marianna, il la froissa avec colère, se demandant quelle rage poussait les hommes à jouer contre un éclair de volupté le loisir d'une vie tout entière, quelle rage aussi poussait les femmes à donner tant d'importance à une chose qui par elle-même en méritait si peu. Il était là depuis quelques heures, cherchant vainement à se tirer des difficultés épineuses où il était enchevêtré, lorsque le frôlement d'une robe se fit entendre et la porte de

son cabinet s'ouvrit. Encore étendu sur son divan, George achevait de brûler une pincée de maryland roulée dans du papier d'Espagne : car, dans les grandescrises, le tabac endort les angoisses du cœur, et parfois est fécond en inspirations salutaires. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, il se leva et se trouva face à face avec madame Valtone. Le bout de cigarette qui fumait encore à ses doigts tomba sur le parquet, et Bussy recula de deux pas devant cette apparition inattendue. Mais, triompliant aussitôt de ce mouvement de surprise, l'orgueil de la vengeance satisfaite éclaira son front; et ses lèvres, relevées par un imperceptible sourire, rendirent à Noëmi le trait qu'elle lui avait décoché lorsqu'il s'était éloigné de Blanfort. Pour Noëmi, son visage était triste et grave, ses bras croisés sur sa poitrine, et il y avait en elle un sentiment de douloureux mépris qui donnait à ses traits une expression de pitié dédaigneuse.

— Vous ne m'attendiez pas, monsieur ? lui ditelle.

— Il est vrai, madame, répondit George en approchant un siège ; et quand même il m'eût été permis de compter sur l'honneur de vous voir en ce jour, je n'aurais pas osé me flatter que cet honneur se serait résigné à venir me chercher lui-même. Je regrette vivement, madame, de n'avoir pas été in-, struit de votre arrivée; croyez que je me serais empressé de vous prévenir en portant à vos pieds mes hommages et mes obéissances.

— Monsieur Bussy.... dit madame Valtone sans

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