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CHAPITRE VU

changer d'attitude et d'un ton qui fit tressaillir George.

Elle n'ajouta rien de plus. Ses yeux, son accent, son maintien avaient assez énergiquement exprimé sa pensée : Bussy l'avait trop bien comprise, et il y eut un instant de silence durant lequel elle le tint écrasé sous le poids de son regard.

— De grâce, madame, veuillez vous asseoir, dit-il enfin avec une politesse embarrassée.

Madame Valtone prit un siège, George en fit autant. Après quelques minutes de recueillement :

— Monsieur, dit Noëmi d'une voix ferme, je suis venue pour m'entendre avec vous sur le mal qu'il vous reste à fa^re. Quant à celui que vous avez fait, je m'abstiens de toutes récriminations : Dieu vous jugera.

— Je n'ignore pas, madame, que je suis devant un juge qui a le droit d'être sévère, répondit George, qui se souvenait de Blanfort. Vous n'avez des filles de la terre que la grâce et la beauté. Étrangère à nos faiblesses, vous ne pouvez les comprendre : mais ne sauriez-vous les couvrir du manteau de votre indulgence? Dieu, que vous invoquez, madame, pardonnera à ceux qui auront beaucoup aimé.

— Combien de ceux-là , croyant avoir aimé , dit madame Valtone en secouant tristement la tête , se présenteront à la grâce divine, et, s'en voyant exclus, comprendront qu'ils s'étaient abusés, et qu'aimer est rare et difficile ! Mais peut-être, monsieur, seraitil convenable de nous effacer l'un et l'autre en cette circonstance, et d'oublier d'un commun accord les

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sentiments de répulsion que nous avons pu jusqu'ici nous inspirer mutuellement. De trop grandes douleurs crient autour de nous, nous avons à fermer de trop graves blessures pour que nous puissions dignement nous occuper des piqûres de notre amourpropre. Dans celte trêve que je vous propose, dans cette abnégation réciproque de nos ressentiments , je ne pense pas que la part de vos sacrifices doive l'emporter sur la mienne : si vous en jugiez autrement, votre générosité, je n'en doute pas, suppléerait à votre justice.

George, qui ne voyait pas bien où Noëmi voulait en venir, ne répondit que par une respectueuse inclination de tête en signe d'assentiment,

— Vous êtes jeune, poursuivit madame Valtone; de nobles cordes vibrent encore en vous. Ce n'est pas seulement l'oisiveté, le caprice ou l'ennui qui vous a fait jouer impitoyablement avec le repos de ma malheureuse sœur : ce n'est pas de sang-froid que vous avez trahi la confiance d'un homme que vous appeliez votre ami ; car il était votre ami, monsieur, vous vous étiez assis à sa table, vous aviez dormi sous son toit, sa main avait pressé la vôtre. Vous n'avez rien prévu, rien calculé. Comme Marianna, vous n'avez cédé qu'à l'entraînement de la passion; vous avez succombé comme elle dans une heure de faiblesse et d'oubli. Heure fatale ! Mais toute faute entraîne des devoirs après elle. C'est ce qui fait qu'au lieu de se décourager après avoir fdiMi, les belles âmes se relèvent et se grandissent de leur chute.

CHAVITRE VII. 101

George crut comprendre que Noëmi allait lui confier solennellement le soin d'une destinée dont il était désormais responsable; et, bien qu'il ne fût pas encore décidé à s'y soustraire ouvertement, \t s'empressa de nier les bons instincts qui luttaient encore en lui, dans la crainte que madame Valtone ne les surprît et n'en abusât.

— Madame, répondit-il un peu sècîunnent, il me semble que vous passez bien vite d'une extrême sévérité à une excessive indulgence. En vous laissant trop présumer de moi-même, je craindrais de vous préparer de cruels désenchantements.

— Voudriez-vous m'empêcher de croire à volro honneur, à votre probité, à votre délicatesse ? demanda madame Valtone avec assurance.

— Vous en avez assez longtemps douté, madame, pour qu'il me soit permis de m'étonner que vous veniez les invoquer aujourd'hui, répliqua Bussy, qui se tenait sur ses gardes.

— Aussi, monsieur, répliqua Noëmi, qu'avaient aigrie ces paroles amères, ci'aindrais-je de faire un vain appel à tous ces sentiments, si je ne devais m'adresser en même temps à votre égoïsme, qui se trouve plus compromis (que vous ne vous l'imagines peut-être.

Ici George comprit qu'il s'était trompé sur le but de la visite de madame Valtone. Comme son uui(]ue préoccupation était de sauver en cette affaire son honneur et son intérêt, il crut que Noëmi avait un moyen de tout concilier, et se prit à l'écouter avec une attention sérieuse.

— Oui, monsieur, poursuivit-elle, il serait de votre gloire de vous unir à moi pour ramener ma Bœur dans la voie d'où vousTavez détournée ; d'employer, pour la rendre à ses devoirs, toute l'influence que vous avez mise en œuvre pour l'en détacher, de la sauver enfin après l'avoir perdue. Ah! certes, il serait beau de vous relever de la sorte, de restituer à madame de Belnave tous les trésors de la feimne que vous lui avez ravis, de l'arracher d'un bras courageux à l'abîme où vous l'avez plongée ! En agissant ainsi, vous m'obligeriez à vouer quelque estime à votre souvenir, vous rachèteriez vos fautes ; et, s'il est vrai que vous ne soyez point touché des soins de votre propre gloire, ce qui n'est pas ; s'il est vrai que l'amour du bien n'habite plus en vous, ce qui ne saurait êtie, eh bien, monsieur, vous vous épargneriez à vous-même les charges d'une responsabilité trop lourde, songez-y, pour que vous puissiez l'accepter sans succomber bientôt à la peine. C'est sur ce dernier point que je veux insister.

Bussy n'aurait pas mieux demandé, à coup sûr, que d'interpréter en ce sens les exigences de sa gloire, et la veille encore il se serait estimé bien iieureux de pouvoir mettre à la disposition de Noënii son honneur et sa délic-atesse. Mais il n'était plus temps, il le croyait du moins ; il croyait que les aveux de Marianna volaient vers Blanfort, emportés par la malle-poste; et ce qui, la veille, aurait pu passer pour un acte de probité et de désintéressement ne lui semblait plus désormais praticable que par le fait grossier d'vin lâche et perfide abandon.

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