‹ Romans et nouvellesChapitre 48 sur 177 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

— Soyez sûre, madame, répondit-ii avec un profond découragement qu'il cacha sous un air de parfaite indifférence; soyez siire que, si je suivais la règle de conduite que vous m'indiquez, ce serait dans une intention plus louable et moins intéressée qu'il ne vous plairait de le supposer. Il n'y faut pas songer, il est trop tard. Madame de Belnave s'est fermé à jamais les portes de Blanfort ; et l'appel que vous feriez à tous mes sentiments honnêtes ne servirait qu'à les révolter, ajouta-t-il intrépidement : car il venait d'entrevoir que Noëmi raisonnait dans le sens du monde, il espérait qu'elle pourrait le débarrasser des scrupules qui le gênaient, et lui trouver quelque accommodement avec sa conscience.

— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit madame Valtone d'un air étonné.

— C'est que, madame, vous ignorez sans doute que demain, dans deux jours au plus tard , M. de Belnave aura tout appris. Dans l'ivresse de sondésespoir, votre sœur a tout écrit, tout avoué. Je n'y puis rien; la malle-poste vole, et Dieu m'a refusé des ailes.

Un rayon d'espérance traversa le triste cœur de madame Valtone.

— Et s'il était temps encore? s'écria-t-elle vivement : si madame de Belnave avait relardé l'aveu de son déshonneur? si Dieu avait permis que j'arrivasse assez tôt pour prévenir un si grand désastre ? si tout pouvait se réparer ? si cette lettre , qui vous semble la seule difficulté que vous ne puissiez aplanir, la seule barrière qui doive vous arrêter, si cette

lO'l MARIANNA.

lelfre, qui pourrait être en effet un invincible obstacle

— Eh bien, madame, eh bien ?. . . demanda George éperdu.

— Si cette lettre n'était pas partie, dit Noëmi en portant les doigts à sa ceinture, que feriez-vous alors?

— Oh ! alors, madame!... s'écria George en se Tevant avec transport.

Il s'interrompit brusquement; mais l'éclair de joie qui avait sillonné son visage avait projeté dans l'esprit (le Noëmi une vive et soudaine lumière. En moins d'un instant, tout cet homme lui fut révélé. Venue pour sauver Marianna de Bussy, elle comprit que c'était Bussy qu'elle allait sauver de Marianna. Elle comprit tout et n'abusa de rien. Dans ce monstrueux égoïsme, elle n'entrevit que le salut de sa sœur, et ne songea pas à en tirer d'autre avantage. De suppliante qu'elle était, elle aurait pu chang( f de rôle, et amener George, humble et suppliant, à ses genoux; elle se contenta de lui lancer un superbe regard, où la joie, autant que le mépris, lui fit entendre qu'il était deviné. Il l'avait bien senti luimême; il savait bien qu'il s'était trahi, livré comme un enfant de deux jours. Il craignit d'abord de s'être laissé prendre dans un piège tendu à sa crédulité; mais en voyant les doigts de madame Valtone glisser entre sa robe et sa ceinture, et en déga« ger lentement une lettre sur laquelle il reconnut l'écriture de Marianna, il se rassura ; ses traits reprirent leur impassible gravité, et l'œil le plus perçant n'aurait pu pénétrer ce qui s'agitait dans son ûme.

COAriTRE VII. 105

— Eh bien, monsieur ? demanda Noëmi avec une douce sécurité.

— Eh bien , madame, je regretterais alors de ne plus avoir un prétexte qui pût à vos yeux excuser mes refus, répondit froidement Bussy.

Madame Valtone demeura atterrée. George so pencha négligemment sur sa chaise •- il avait pass.3 le pouce de sa main gauche dans la poche de son gilet, et sa main droite louait nonchalamment avec la chaînette de sa montre.

La pauvre Noëmi était trop simple et trop honnête pour apercevoir le piège grossier qui lui était tendu : elle y donna tête baissée. Elle crut naïvement qu'elle s'était méprise, qu'elle avait caressii un faux espoir, que tout lui restait à faire. Elle ne perdit pas courage; et George qui l'observait, la vit, avec une perfide joie, préparer dans les formes le siège d'une place démantelée, et pointer vaillamment contre des portes ouvertes toute l'artillerie da son éloquence. Celte tactique de Bussy, communs aux femmes, qui, pour concilier leur conscience avec leur plaisir, ne se donnent pas, mais se laissent prendre, ne manquait pas, comme on va le voir, d'une certaine habileté.

Noëmi commença par développer le point qu'elle avait effleuré déjà dans ses précédents discours. Elle déroula devant Bussy toutes les charges attachées à l'effrayante responsabilité qu'il allait assumer. Elle chercha à l'intéresser moins à Marianna qu'à lui-même. Repos, indépendance , ambition, liberté de l'avenir, sécurité du présent, elle mit tout

en jeu pour l'émouvoir ; mais, quoi qu'elle pût dire, elle ne fut qu'un écho bien affaibli des propres pensées de cet homme. Après l'avoir écoutée patiemment :

— Permettez, madame, que je vous remercie d'abord de la tendre sollicitude que vous voulez bien me témoigner en cette circonstance. Vous avez plaidé mes intérêts avec une chaleur digne peut-être d'une meilleure cause. Au lieu de demander un sacrifice à mon amour, vous avez pensé qu'il était plus «sûr d'offrir un triomphe à mon égoisme. Vous m'avez jugé moins susceptible d'abnégation que de lâcheté. Croyez que des intentions si géiiéreuses ne m'ont point échappé, et que mon cœur vous en tiendra compte.

— Monsieur, s'écria Noëmi, vous ne m'avez pas comprise.

— Parfaitement, madame. Mais je vous avais prévenue, et vous n'avez fait que répéter ce que je m'étais déjà dit à moi-même. Je ne suis pas un enfant qtî'aveugle la passion : j'ai tout prévu. Avant d'accepter les devoirs que m'impose la rupture de madame deBelnave avec le monde, je les ai longtemps peséS; et mon cœur ne les a pas trouvés au-dessus de ses "brces. Ces devoirs, je les accepte avec joii», sans m'en dissimuler l'énorme gravité. Repos, avenir, liberté, je sacrifierai tout avec bonheur à celle qui m'a tout sacrifié : où Tégoïsme s'effraye, l'amorr s'applaudit.

— Ah I monsieur, s'il est vrai que vous aimez ma sœur, s'écria Noëmi, qui regrettait d'avoir calomnié

Page 1