‹ Romans et nouvellesChapitre 50 sur 177 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

cœur qu'à l'esprit du principal acteur. Ce fut une scène où l'égoïsme doubla l'abnégation avec tant de chaleur et d'entraînement, qu'un témoin plus exercé que Noëmi aurait pu s'y méprendre aisément. Après s'être laissé émouvoir par le tableau que lui traçait madame Valtone des maux réservés à la femme qui cherche le bonheur hors des institutions établies, il se demanda avec terreur si sa tendresse ne serait pas en effet plus funeste que bienfaisante à la destinée de madame de Belnave. Il s'attendrit, il pleura sur cette tête adorée ; puis, près de céder sa proie aux instances de Noëmi, il recula épouvanté devant un si grand sacrifice, et ne se sentit plus le courage de s'immoler dans son amour. Il s'apitoya sur lui-même; il peignit de nouveau, avec de sombres couleurs, la solitude où le plongerait la perte de Marianna. Il revint sur les tristesses de sa vie, il fit détiler encore une fois le cortège de ses douleurs, mannequins habillés de noir, qu'il faisait manœuvrer aux jours de grandes solennités. Il contraignit madame Valtone à prendre au sérieux et à traiter avec respect ces malheurs qu'elle avait si impitoyablement raillés à Blanfort. Pour nous servir de l'expression d'Hamlet, il joua d'elle comme d'une flûte : il en tira tous les sons qu'il lui plut de lui faire rendre. Noëmi, qui aurait pu, en le menaçant de jeter à la poste la lettre qu'elle tenait entre sa robe et sa ceinture, l'amener impérieusement à demander grâce et merci, Noëmi redoubla de prières : elle lu/ prit les mains, les mouilla de ses pleurs ; elle l'ad" jura par tout ce qu'il y a de plus saint dans ce mond<

et dans l'autre. George se débattit longtemps encore et succomba.

— Que Dieu répande sur vous tous les trésors de son indulgence ! s'écria la pauvre Noëmi, qui s'était laissé prendre à cet emphatique langage, et toucherjusqu'aux larmes par un si beau dévouement. Que l'encens de votre sacrifice monte jusqu'à ses pieds et retombe sur vous en célestes bienfaits t Pour moi, la plus humble de ses créatures, je le prierai d'ouvrir à vos pas fatigués des routes fraîches et embaumées.

Elle se retira pleine de foi dans l'héroïsme de George, persuadée qu'il venait de conquérir des droits incontestables à la couronne du martyre, et s'accusant tout bas de l'avoir jugé trop sévèrement. Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est qu'après l'avoir vue s'éloigner, Bussy prit une attitude triste et pensive, et s'abîma dans une sombre rêverie. Étaitce un reste d'amour et de jeunesse qui murmurait en lui? oubien, après avoir commencé par tromper Noëmi, avait-il fini par se duper lui-même?

Le lendemain les réunit tous deux auprès de madame de Beinave. George se présenta le premier ; cnais Marianna repoussa avec un intraitable orgueil tout ce qu'il put dire pour la ramener à des intentions plus prudentes. Il y eut de déplorables scènes de reproches, de sanglots, de prières et de larmes. Madame de Beinave s'y montra noble et passionnée. Le cœur de Bussy n'était pas complètement éteint ; et lorsque de fortes secousses en agitaient violemment les cendres, il en jaillissait cnco:'edc vives étin-

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