CHAPITRE VIII
ne sais quelles émanations plus embaumées, plus enivrantes que la myrrhe : parfums sans nom, mystérieuses senteurs que la femme attache aux lieux qu'elle habite.
Une fois entré dans cet asile, M. de Belnave ou^^ blia bientôt le mince intérêt qui l'y avait conduit. Ii ouvrit une boîte de palissandre et souleva machinalement les mouchoirs de linon qu'elle renfermait. Il s'en exhala une fine odenr de patchouly qui réveilla en lui de vagues sensations de bonheur et de volupté. En se retournant, il aperçut sur le marbre de la cheminée une cravache à manche d'or ciselé, incrusté de turquoises, près d'un gant déchiré et d'un bouquet d'hépatiques. Un chapeau d'amazone, oublié sur le tapis, n'avait point été relevé, négligence que répara M. de Belnave en homme rangé qu'il était. Il y a dans l'aspect d'un chapeau toute la physionomie de la personne qui le porte habituellement. Le chapeau, c'est l'homme. En relevant celui de sa femme, M. de Belnave, par une intuition rapide, entrevit, sous la forme du feutre aux bords légèrement cambrés, des tlots de cheveux, ruisselant dans leur liberté autour d'un front de déesse, des yeux noirs aux chastes flammes, un nez aquilin et fier, et toute celte noble tête qui semblait attendre un diadème. Il ne put s'empêcher de convenir que sa femme était fort belle. Il prit le gant qu'elle avait déposé sur le marbre de la cheminée, le tourna entre ses doigts, l'examina avec complaisance, et finit par se dire que sa femme avait une adorable petite main. Il approcha de ses lèvres le bouquet d'hépa-
tiques, et, sans y songer, il en baisa les pétales flétris. Au risque de friper les livres et de briser les palettes, il s'étendit dans la causeuse; son regard s'arrêta sur le lit blanc de Marianna. C'était l'heure de midi : l'air était tiède, le feuillage immobile, les oiseaux sans voix ; les fleurs fermaient leurs corolles brûlantes ; les insectes dormaient sous l'herbe qui crépitait aux feux du soleil. M. de Belnave se leva brusquement, fit deux tours de chambre, et revint s'asseoir. Il avait pris un des album qui couvraient la table de marqueterie. Il l'ouvrit au hasard, et tomba sur une vue de la Creuse : c'était le castel de Vieilleville, avec son toit de tuiles moussues, ses tourelles habillées de lierre, sa terrasse ombragée de vieux chênes et ses jardins étages le long de la colline. Au pied coulait la rivière, écumante d'abord et se brisant contre les pierres de son lit, puis s'endormant claire et limpide sur un sable fin et doré. La bergeronnette, amie des belles eaux, courait sur les cailloux de la grève ; les canards montraient à travers les joncs leur plumage lustré; le moulin faisait mine de babiller, à demi tapi sous les saules. L'aspect de l'autre rive était plus sauvage : de maigres génisses pendaient aux flancs de la montagne ; des rochers arides levaient leurs têtes chauves au-dessus des vertes fougères ; çà et là de longues tiges de digitale dressaient, à travers les genêts, leurs clochettes de pourpre violacé. Ce petit paysage respirait toute la mélancolie de l'automne ; les teintes en étaient tristes : on sentait vaguement que le pinceau avait du s'arrêter rêveur sur la pente de ces coteaux ;