‹ Romans et nouvellesChapitre 55 sur 177 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

l'âme de l'artiste se révélait confusément sous ce ciel gris et nuancé comme l'aile d'une palombe. M. de Belnave demeura longtemps en contemplation devant l'image de ces lieux qu'il connaissait si bien. C'est là qu'il avait vu pour la première fois Marianna, alors qu'elle échappait à peine aux joies de l'enfance ; là qu'il l'avait surprise un jour, baignant ses pieds d'albâtre dans l'onde de la Creuse ; c'est par ce sentier sinueux qu'elle s'était enfuie, gazelle effarouchée, laissant sur le sable de la rive deux pantoufles de velours noir, dans lesquelles auraient dansé les petits pieds de Cendrillon. Son cœur s'émut à ces souvenirs.

Les maris en général aiment leurs femmes comme la santé : c'est par la privation qu'ils arrivent à les apprécier. M. de Belnave s'étonna d'avoir pu se résoudre à se séparer de la sienne. Les mille grâces de Marianna, trop longtemps négligées, lui revinrent en mémoire. Il fit un retour sur le passé, et s'accusa de n'avoir point exploité dignement les trésors que lui avait départis le ciel. Il se rappela avec délices les joies qui avaient présidé aux premiers jours de son mariage, et reconnut avec douleur qu'il n'en avait point entretenu la source. Il se demanda avec inquiétude, peut-être avec remords, si la vie qu'il avait faite à Marianna était bien en rapport avec ses goûts et répondait aux exigences de sa jeunesse ; si son aflection pour elle n'avait pas été souvent bien arideet bien indigente ; s'il n'avait pas imprudenmient sacrifié les soins de son amour aux préoccupations de sa forlune. 11 se souvint des tristesses de Ma-

rianna, et crut en pénétrer les motifs. Il revint sur cette soirée où il l'avait trouvée, clans cette même chambre, arrosant son lit de ses pleurs, dont il entrevoyait la cause avec effroi. Il se sentit coupable, Et regretta tant de jours perdus pour le vrai bonheur. Puis il se dit qu'il était temps encore, et il promit à l'avenir la réparation du passé. Il prit avec lui-même l'engagement solennel de vaincre par de constants efforts ce que son organisation avait de trop grave et de trop rigide, d'obliger son affection à s'épancher en eaux moins tièdes et plus abondantes. Puis il chercha des distractions à l'ennui de sa femme ; il résolut de varier l'uniformité de son existence, de l'arracher à la solitude où se consumaient ses belles années. Pour la première fois peutêtre, son esprit, s'épanouissant en poétiques rêveries, s'aventura, sur les ailes de l'imagination, à la poursuite des chimères.

Des heures avaient passé, et il était encore à la même place, la tête renversée sur l'appui de la causeuse, la jambe droite se balançant sur la gauche, l'album sur le genou, une main sur l'album, la pensée abîmée dans une méditation voluptueuse. Comme le mouvement qu'il avait imprimé à sa jambe droite suivait le cours de ses idées, parfois doux et nonchalant, parfois aussi vif et rapide, il arriva quel'aibum, glissant peu à peu sous les doigts qui le retenaient à peine, finit par tomber sur le tapis. Plusieurs papiers s'en détachèrent, et le vent qui glissait entre les volets les dispersa dans la chambre ave» un bruit de feuilles sèches.

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