B. CHAPITRE VIII
JP Ce bruit tira M. de Belnave de sa rêverie. Il se leva : et, voyant les feuillets épars qui voltigeaient autour de lui, il se baissa pour les recueillir. Il les releva lentement, un à un, avec la nonchalance de l'écolier qui taille sa plume avant de se mettre à l'œuvre. C'étaient pour la plupart des croquis, des lavis, des pastels, souvenirs peints ou crayonnés au vol, impressions fugitives, fixées sur le vélin, en traversant les vallées du Bigorre. Secrètement flatté du talent de sa femme, M. de Belnave examinait tout avec un intérêt d'enfant. Parmi les nombreux chiffons qui glissaient sous ses yeux, l'esquisse d'un portrait négligemment jetée sur un coin de carton satiné fixa tout à coup son attention, et fit passer un frisson douloureux dans son âme, avant même que sa pensée eût mis un nom sur ce visage. C'était un portrait d'homme, au front large, au regard fier, aux lèvres minces, appuyé, dans une attitude pensive, sur une main fine et délicate. Après quelques instants d'une hésitation inquiète, M. de Belnave reconnut George Bussy. Un nuage voila son front et ses sourcils se contractèrent. Pourquoi? Lui-même n'aurait su le dire. La défiance et la jalousie n'avaient jamais atteint ce noble cœur, et il souff"rit, non-seulement sans chercher à se rendre compte de son mal, mais peut-être même sans en avoir conscience. Après l'avoir contemplé quelques instants avec une indicible expression de malaise, il déposa le coin de Bristol dans l'album, et acheva de réunir ce qui restait encore de papiers dispersés. Dans le nombre, se trouvaient plusieurs lettres qu'il
rendit discrètement à leur asile. Il n'ignorait pas que Marianna entretînt une correspondance assez active, et n'avait jamais songé à la contrarier dans ses habitudes épistolaires, non plus qu'à les soumettre à la moindre inquisition. Une dernière lettre gisait sur le tapis; et le bras de M. de Belnave s'allongeait pour la saisir, quand l'haleine du vent, glissant entre les feuillets, les entr'ouvrit perfidement et les poussa, avec un frôlement sec, loin de la main qui s'en approchait. Sans chercher à le voir, M. de Belnave en entrevit le caractère : il crut le reconnaître, et, par un mouvement irréfléchi, il poursuivit de son regard les lignes que semblait lutiner le souffle mutin de la brise. Ses yeux ne l'avaient point abusé, c'était bien l'écriture de Bussy. Il pâlit et son cœur se serra. Pourquoi ? Le savait-il lui-même ? Plus d'une fois Bussy avait écrit ostensiblement à Marianna : pourquoi donc M. de Belnave se sentait-il troublé devant cette lettre que sa femme lui avait peut-être donnée à lire ? Il la prit et la froissa machinalement entre ses doigts. Il entendait battre son cœur et son sang lui marteler les tempes. Pourquoi ? Pourquoi, aux approches de l'orage, les plantes se crispent-elles ? Pourquoi les fleurs s'affaissent-elles Bur leurs tiges endolories ? Par pudeur, par délicatesse, peut-être aussi par ce sentiment de crainte et de lâcheté qui nous pousse presque toujours à éluder notre destinée, il reploya lentement la lettre de George, et il ne restait plus entre lui et le bonheur que l'épaisseur d'un feuillet à fermer, lorsque soudain un mot, un seul mot, se détachant du papier