‹ Romans et nouvellesChapitre 62 sur 177 · CHAPITRE 12. Î3î · texte numérisé non relu

CHAPITRE 12. Î3î

un pâle rayon de joie éclaira son triste visage.

— Nous sommes à vos genoux , poursuivit Noëmi, mais dignes encore de reposer sur votre cœur. Ah ! si vous saviez par combien de larmes nous avons' racheté nos erreurs, vous penseriez vous-même qua nos yeux ont assez pleuré. Si vous pouviez savoir que de regrets mêlés d'amour nous vous rapportions à Blanfort, vous-même jugeriez avec quelque indulgence un entraînement passager qui n'a détourné notre tendresse de la vôtre que pour l'y rattacher bientôt par un nœud plus étroit et plus sûr. Maintenant, nous sommes bien à vous, oh ! bien à vous, ami ! L'orage nous a faites amantes du repos. Averties assez tôt pour pouvoir rentrer au port, nous y rentrons, à jamais guéries des folles ambitions et des folles chimères, ramenées à vous par l'impulsion de notre cœur, plus encore que par le cri de notre conscience; car, vous le savez bien, c'est vous que nous aimons, c'est vous que nous voulons toujours aimer.

M. de Belnave serra silencieusement les doigts de Noëmi, et posant une main sur les cheveux de Marianna:

— Et vous, demanda-t-il, et vous, ne direz-vous rien qui. me rassure, rien qui puisse apporter quelque soulagement à cette âme que vous avez si profondément blessée?

«— Ah ! s'écria- t-elle avec désespoir, je suis une malheureuse, indigne de votre pitié. Que voulezvous que je vous dise?

— Marianna, reprit-il, mes bras peuvent s'ouvrir encore avec joie pour vous recevoir. Dites, ah! dites-

moi que le sentiment de vos devoirs n'était pas le seul qui vous ramenât à Blanfort , dites que toute tendresse pour moi n'est pas éteinte en vous et que vous reveniez moins vers un maître redouté que vers l'ami de votre cœur. Dites, Marianna ; et quand j'aurai pardonné, ce sera votre tour peut-être.

— Jamais, monsieur, jamais! s'écria-t-elle ; il ji'est pas un jour de notre union qui ne crie contre moi, pas un seul qui se lève pour vous accuser et pour m'absoudre.

— La souffrance est féconde en enseignements, poursuivit M. de Beinave ; on apprend vite et beaucoup à l'école de la douleur. Vous m'avez fait bien du mal, mais j'étais coupable avant vous. Oui, Marianna, oui, coupable en effet; et ma place serait à vos pieds, sivousne vous étiez si cruellement vengée vous-même. J'ai négligé à mon insu le soin de votre bonheur. Mon amour a été sans charmes ; je vous ai fait une vie sans plaisirs. Hélas ! je vous croyais heureuse. Vous souffriez et je ne voyais rien. Je vous aimais tant, que je ne songeais pas à vous exprimer mon amour : j'étais si sur du vôtre que je ne pensais pas avoir besoin d'aucun effort pour l'entretenir et le conserver. Insensé que j'étais! Vous avez bien souffert, n'est-ce pas, pauvre enfant ? Vous avez compté bien des heures de tristesse et d'ennui? Vous nous avez caché bien des larmes?

— Oui, murmura-t-elle d'une voix étouffée, oui, monsieur, bien des larmes ! Insensée que j'étais moimême, car enfin j'étais bien heureuse.

— Heureuse, non ! Il est des malheurs qui, pareils

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à la foudre, nous frappent et en même temps nous éclairent. Heureuse ! Je sais bien à cette heure que vous ne l'étiez pas. J'ai fiiit sur le passé un retour impitoyable ; j'ai médité sérieusement sur notre position; je l'ai envisagée sous toutes ses faces, dans le présent et dans l'avenir. Ne nous le dissimulons pas, cette position est affreuse. Nos blessures ne se fermeront pas en un jour : le pardon est aisé, l'oubli est moins facile. Mais ne pleurez pas ainsi : trop de désespoir vous calomnierait, et d'ailleurs, le remords, l'attendrissement et les larmes ne nous seront d'aucun secours dans l'œuvre que je suis venu vous proposer. Cette œuvre sera rude : vous sentezvous le courage de l'entreprendre et de l'accomplir?

— Je ne reculerai devant aucune expiation, répondit humblement Marianna qui, pour la première fois peut-être, se sentait dominée par la parole de son mari.

Au reste, M. de Belnave était beau en parlant de la sorte ; il eîit été difficile de n'être point frappé de la noble tristesse de son maintien et de la dignité de son langage. Sa voix était lente et grave, et sur ses traits resplendissait je ne sais quel caractère de grandeur, auréole que la douleur fait rayonner au front de ses élus. Il n'est point rare de rencontrer de pareilles natures, qui, assez vulgaires dans le commerce habituel de la vie, se transforment par la souffrance, et déploient dans les crises imprévues des qualités qu'on était loin de leur supposer et dont elles n'avaient peut-être pas conscience ellesmêm-es,

134 MAIMANNA.

— Je VOUS l'ai dit, continua M. de Belnave, ce sera une rude tâche. C'est une vie nouvelle à édifier sur les ruines d'un passé douloureux. C'est un nouvel essai de bonheur à tenter avec l'expérience d'un premier bonheur évanoui. Longtemps la foi trahie se plaindra dans mon cœur : des années s'écouleront peut-être avant que la paix soit rentrée dans votre âme. Nous aurons bien des jours mêlés de doute et de contrainte. Nous aurons à souffrir, vous dans votre orgueil, moi dans ma confiance. J'aurai beau pardonner, vous douterez souvent de la sincérité de mon pardon ; vous aurez beau revenir à m'aimer, souvent je douterai du retour de votre tendresse. Vous vous effrayerez de mes souvenirs; je m'alarmerai des vôtres. Encore une fois, vous sentezvous le courage de subir ces dures épreuves pour tendre avec moi, d'un commun effort, vers le but de notre destinée ?

— Je suis prête à tout, répondit Marianna ; j'irai où vous voudrez me conduire.

— Nous irons ensemble et nous aidant l'un l'autre, répondit M. de Belnave.

— Et vous arriverez au bonheur, ajouta Noëmi ; et ce bonheur vous sera d'autant plus cher que vous l'aurez acheté par plus d'eflbrts et de sacrifices. Ah ! croyez-moi, la destinée vous garde encore de beaux jours. Mon frère , Marianna, ayez foi dans l'avenir, nous serons heureux encore ! Éprouvée par la douleur, votre union aura quelque chose de plus saint et de plus auguste. Votre tâche est pénible, sans doute; mais en prévoir les difiicultés et ne

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