CHAPITRE IX
le cœur. Mort de ma vie ! quand je pense que ce blanc-bec de Bussy n'a plus qu'à nous mettre en voiture et à se frotter les mains, j'enrage et je rougis pour de Belnave et pour moi-même.
— Nous y voilà ! s'écria Noëmi, tu trouves qu'il n'y a pas assez de ma! comme cela. Pour compléter ta joie, il faudrait que M. de Belnave affichât sa femme et que la mort d'un homme s'ensuivît. Marianna déshonorée, M. Bussy tué d'un coup d'épée, ou notre frère fi-appé d'une balle, tu daignerais être satisfait, rien ne manquerait à ton bonheur. Mort de ma vie! quand j'entends un homme de sens comme M. Valtone raisonner et parler de la sorte, j'enrage et je rougis pour lui et pour moimême.
— Ma chère amie, il faut bien te mettre dans l'esprit que les femmes n'entendent rien à ces sortes d'affaires. En raison de votre pusillanimité naturelle, vous avez sur les exigences de l'honneur des idées excessivement étroites.
— Dans tout ce qui regarde l'honneur et la délicatesse, répondit Noëmi, nous sommes meilleurs juges que vous. Moi qui te parle, j'aimerais mieux te voir tué sous mes yeux, que d'entendre dire que tu as commis une lâcheté. Pour ce qui est de notre pusillanimité naturelle, il faut bien te mettre dans l'esprit, mon cher ami, que nous avons plus de courage dans le petit doigt qu'aucun de vous dans sa rapière.
— Non, non, mille fois non ! Les femmes sont des femmes et les hommes des hommes, que diable!
Je souffre autant quft toi de la position dans laquelle nos amis se trouvent engagés. Qu'y faire? il faul subir ce qu'on ne saurait empêcher. Je souhaiterais que Marianna n'eût point agi comme une folle; mais, ventrebleu! je ne voudrais pas que de Belnave se conduisît comme un enfant. Si j'étais à sa place
— Tu ferais de belles choses !
— Je me souviens qu'au régiment...
— Je te conseille de t'en souvenir ! tu dois avoir de jolies prouesses à raconter.
— Tu ne sais pas, Noëmi, ce que c'est que le régiment.
— Ni ne veux le savoir.
— Tu as tort, Noëmi, très-grand tort. C'est là qu'on se forme l'esprit et le cœur, là qu'on apprend c. se conduire, là qu'on se fait sur le point d'honnour des idées larges et sévères. Il fallait voir de mcn temps comme on tirait l'épée pour peu de chose ! C'était admirable.
— C'était horrible, s'écria Noëmi ; veux-tu bien ne pas parler ainsi !
— C'était beau ! Il ne manque à de Belnave que quelques mois de garnison. Que ne se bat-il pour sa femme ? Je me souviens d'avoir, à Nantes, embroché un lieutenant de dragons, pour une maîtresse qui n'en valait certes pas la peine.
— N'as-tu pas honte de rappeler de semblables exploits? Mon ami, n'est-ce donc rien que d'avoir à se reprocher la mort d'un homme ! Sais-tu si tu n'as pas tranché du même coup plus d'une existence ? si lu n'as pas plongé dans un éternel désespoir quelque