CHAPITRE !X
avaient disparu, et Noëmi reposait paisiblement, M. Vallone n'était pas homme à rester les brascroises dans une chambre, à regarder dormir sa femme. Une fois rassuré, il ouvrit doucement la porte, I4 referma sans bruit ; et, après avoir recommandd qu'on respectât le repos de madame Valtone, il mil ses mains dans ses poches et se prit à marcher au hasard.
Il marchait à granûs pas, sans direction et sans but. Il n'avait pas osé exprimer toute sa pensée devant Noëmi; dès qu'il fut seul, il lâcha les rênes à son mécontentement. Il allait par les rues, grognant, gesticulant et s'ouvrant, comme un boulet de canon, un passage à travers la foule. Il arriva qu'au lieu de s'apaiser, son humeur s'exalta. Plus vous remuez le vase, plus la lie monte à la surface. Au bout d'une heure, M. Valtone se trouvait dans un état véritablement maladif. Toutes ses notions sur l'honneur étaient bouleversées. L'impunité de Bussy l'indignait, la longanimité de M. deBelnavele révoltait. Il avait ressenti vivement l'injure faite à son ami; il souffrait dans son orgueil, il était humilié dans son amitié. Et puis, dans les sentiments qui l'agitaient, il y avait quelque chose de personnel. Il ne pouvait se dissimuler qu'il avait été, lui aussi, le jouet de George Bussy, et il eût donné tout au monde pour un prétexte de vengeance. Ce prétexte, il aurait pu le chercher au besoin dans la lettre qu'avait surprise M. de Belnave ; mais où M. de Belnave s'abstenait, pouvait-il, lui, M. Valtone, agir sans mauvaise grâce? Que dirait Noëmi ? que dirait M. de Belnave lui-
l-i^ MARIANNA.
même ? Ces réflexions le ramenèrent sur le boulevard. Il pouvait être quatre heures du soir; la journée avait été magnifique, la foule se pressait encore dans les allées. M. V'altone marchait toujours au pas de course. On se rangeait pour le laisser passer : il passait comme une avalanche. Mais, en face de Tortoni, un promeneur, moins complaisant, l'attendit de pied ferme, le reçut sans broncher, et du choc de ces deux astres jaillirent, en manière d'étincelles, deux effroyables jurements. La scène menaçait de devenir tragique : et déjà les flâneurs se groupaient autour des champions, quand soudain, après s'être envisagés un instant, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et il y eut de féroces embrasscments et de terribles serrements de main.
— Mort de ma vie, c'est le capitaine Gérard !
— Mille tonnerres, c'est le brave Valtone !
— Embrassons-nous encore et allons dîner , s'écrièrent-ils tous deux avec attendrissement.
Le capitaine Gérard était un grand diable d'homme qui avait une grande redingote bleue croisée sur la poitrine, de grandes moustaches rouges qui menaçaient le ciel, et de grands coquins d'éperons qui montraient les dents aux passants. En garnison à Niort, il avait profité d'un semestre pour venir étudier à Paris les arts et la littérature. C'était un de ces capitaines de la vieille roche, impitoyables sur le point d'honneur, jouant leur vie pour un mot et faisant intervenir la pointe de leur épée dans toutes les discussions. M. Valtone et lui se seraient nécessairement allongé quelques coups de rapière,