CHAPITRE IX
si la Providence, avant de permeltre qu'ils s'enlrechoquassf'nl sur le trottoir du boulevard Italion, n'eût pris soin de les unir par le lion sacré de la garnison. Ils avaient servi dans le même régiment et bivouaqué dans les mêmes villes : une grande similitude de goûts et de caractère les avait faits frères d'armes. Je laisse à penser leur joie de se revoir après de longues années de séparation. Que de questions échangées coup sur coup! Quel feu roulant de demandes et de réponses ! M. Valtone surtout ne se sentait |)as d'aise. En embrassant le ca[»itaint Gérard, il avait retrouvé son drapeau. Les jours passés lui revenaient en foule. Il entendait sonner la diane, il voyait les casques reluire au soleil : les moustaches du capitaine avaient produit sur lui l'effet des armes d'Ulysse sur Achille. Il marchait la tête haute, les narines gonflées, faisant résonner sur le pavé des épei ons imaginaires, et caressant pai fois de la main gauche la garde invisible d'une épée absente. Après avoir brûlé une demi-douzaine df cigares et s'être abreuvés d'absinthe, nos deux fils de Mars, s'étant acheminés vers le Palais-Royal, s'attablèrent vaillamment dans un cabinet pari"" ' lier du café de Périgord; et là, entourés de flacon.* et puisant dans le vin une mémoire nouvelle, il.i s'abandonnèrent tous deux au charme de leur' souvenirs. Souvenirs ciiarmants, en effet! On bu* aux vieilles ami'iôs, aux ancieimes amours : au capitaine Fl^.nbart! au lieutenant Maly tourne! à Rose! à Clarisse! au brave des braves! à la belle des belles ! Le vin d'Aï pétillait, les bouchons w
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nonnaient le plafond et bondissaient dans la salle. Puis, on but à la gloire des armées françaises, à l'affranchissement de la Pologne, à l'émancipation du monde. On but aussi à Napoléon. — Puissent les cendres du grand homme reposer un jour sous la colonne ! s'écria le capitaine Gérard en noyant une larme dans son verre. — Le bon M. Valtone trépignait d'enthousiasme : il y avait si longtemps qu'il n'avait assisté à pareille fête! Celui qui serait venu lui parler des forges de Blanfort l'aurait surpris d'une façon étrang'?. Il avait complètement oublié Blanfort, et les forges, et sa femme. Il n'avait pas oublié Bussy cependant; mais ce n'était plus qu'une pensée confuse qui lui apparaissait dans les vapeurs du vin, comme un réverbèi* à travers le brouillard. Au dessert, les convives devinrent plus gais et plus expansifs. On servit le café, les liqueurs, les cigares ; nos deux braves s'étendirent sur un divan de forme circulaire, et là, au milieu d'un nuage de fumée, pareils aux héros d'Ossian, ils se mirent à chanter leurs prouesses. Ils passèrent en revue leurs amours et leurs duels, leurs duels surtout ; j'aime à croire, pour le repos de leur conscience, que, de tous les gens qu'ils exterminèrent ce soir-là, il en est plus d'un qui se porte bien à cette heure.
Ces mœurs querelleuses, ces habitudes fanfaronnes, qui ne sont plus aujourd'hui celles de l'armée, étaient fort à la mode durant les premières anutes de la Restauration, époque à laquelle M. Valtone avait abandonné le service. Les ofiiciers qui avaient traversé l'Empire, ou seulement assisté au déclin de