‹ Romans et nouvellesChapitre 69 sur 177 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

cette période militaire, durent s'acclimater difficilement dans le repos. Du tumulte des camps aux loisirs de la paix la transition avait été trop brusque. Pour ces hommes élevés au milieu des chances de la guerre, amoureux des dangers, qui avaient ea longtemps l'Europe entière pour garnison, ce dut être d'abord une horrible existence que celle qui les condamnait à parader sur les places publiques, à fumer dans les estaminets, et à traîner sur le pavé de nos villes leurs sabres désœuvrés. Aussi les viton chercher, dans des luttes individuelles, les émotions qu'ils ne trouvaient plus sur les champs de bataille. Ajoutez que ces aimables conquérants avaient rapporté de leurs campagnes certaines façons d'agir, hautaines et dominatrices, qui ne plaisaient pas à tout le monde et qui trouvèrent dans la jeunesse une opposition vigoureuse. Limoges , Poitiers et d'autres cités gardent encore un douloureux souvenir des rixes fréquentes qui les ensanglantèrent, pendant ces temps de lente fusion entre le civil et le militaire. Aujourd'hui, tout est bien changé;, seulement il reste par-ci par-1?, quelques grognards, comme le capitaine Gérard et M. Valtone, qui regrettent le temps passé.

M. Valtone raconta l'histoire du dragon embroché, cette fameuse histoire que Noëmi avait refusé d'entendre. Il en raconta bien d'autres ! De son côlé, le capitaine était prompt à la riposte et ne restait pas en arrière. Rien n'était plus touchant que de les voir déterrer leurs morts et s'en faire réciproquement honneur. Comme il arrive nécessairement

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dans toute conversation de ce genre, nos deux con>

pa^^nons renchorissaient à l'envi l'un sur l'autre. Tniitetois, il arriva un instant où M. Valtone ayant vidé Ih sac de sa mémoire, — de son imagination ptui-étre, — force lui fut de brûler silencieusement son cigare et d'écouter l'ami Gérard, qui n'était pas au bout de son rôle. L'ami Gérard, en homme habile, avait garde ses plus belles histoires pour la tin, si belles en vérité, que l'ami Valtone, en les écoutant, ne put réprimer un sentiment de jalousie, d'autant plus vif, que l'ami Gérard assaisonuiiit son discours de plaisanteries excessivement spirituelles sur les bourgeois, qu'il appelait des pekins. Car il en était encore là, l'ami Gérard ! 11 professait un protond mépris pour tout ce qui n'était pas militaire, et n'imaginait pas que le courage et l'honneur pussent être indépendants de Tunitorme. Ces récits exaltaient l'ardeur de M. Valtone, en même temps qu'ils le piquaient à l'endroit de son amour-propre. Par instants, il était le jouet d hallucinations étranges. Comme au ttstin de Balthazar, il croyait voir sur les murs de la salle une main mystérieuse, reproduisant en caractères gigantesques les railleries auxquelles il avait servi de but dans la lettre de George. Il lui semblait entendre Bussy lui-même qui lui ricanait aux oreilles. Le hasard voulut que parmi les nombreuses épopées du capitaine il s'en trouvât une si frappante d'analogie avec la position où >e trouvait M. Valtone, que celui-ci put la prendre aisément pour un apologue. Voici l'histoire eu deux mots. — Celait à Puiliers. Le capitaine Ge-

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rard iTah pour soD colonel une amitié ^ : :

jnsqu'aQ &Dâtisine. Ce colonel était i x . .^. &a femme était jeune et belle. Le prestige de l'amforme coomiençait à s'évanoQÎr ; pour être admis dans le cœur de la beauté, Tépaulette et le shako n'étaient déjà plus de rigueur. La femme du colonel se laissait courtistï par un jeune homme de la ville: nous en étions à la réactioD de la toge contre Fépée. L'époux était sans défiance, mais le diable de capitaine veillait sur réponse avec la sollicitude du chien qui garde la porte de soa maitre. 11 ne tarda pas à découvrir la liaison des deux amants.

— Oui, Valtooe, oui, mille tonnerres ! s'écri»-t-il en jetant avec indignation le bout de son cigare, ils s'adoraient, les traîtres ! Cette femme aimait un pekin ; la femme de mon colonel ! Et quel cokmel! Tu l'as connu, Valtone : un colonel de la grande armée, une vieille moustache blanche ; un homme perrlus de rhumatismes, souvenirs glorieux de la Russie ! un guerti» criblé de blessures ! un pied gelé au passage de laBérésina ! cinq coups de sabre sur le crâne, trois décorations sur la poitrine! un vieux brave, un vieux lapin ! Eh bien , sa femme le trahissait ! Pour qui ? pour un mirliâixe de vingt ans ! pour un beau fib à la taille de gu^>e, an visage rose, aux mains blanches et parfumées !

— Le bt^au sexe est vola^'e, dit M. Valtone, e* plan de contradictions de ce genre.

— C'est possible ; tu dois savoir cela mieux que moi. puisque tu esmaiié. Je doutais encore du malheur de mon colonel, quand le hasard fit tomber

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entre mes mains une lettre du muscadin à la belle. Avant de l'ouvrir, mon premier mouvement fut de remettre le poulet au mari ; mais le rôle de délateur n'est pas le tait du soldat français. Mon second mouvement fut d'aller trouver l'amant et de lui passer mon sabre au travers du corps ; mais de quel droit et à quel titre ?

— Oui, répéta M. Valtone, de quel droit et à quel titre ?

— Je ne sais quel démon me poussant, j'ouvris la lettre et je la lus. Quel style, Valtone! quel style! Des niaiseries, des fadaises, comme n'en écrirait pas le trompette du régiment. Je dois convenir pourtant que le gaillard mettait assez bien l'orthographe. Je bâillais à la quatrième ligne; j'allais dormira la huitième, lorsqu'au milieu des ange de mes rêves, âme sœur de mon âme, îvsée du ciel, soleil de mes jours, étoile de mes nuits, et autres fariboles, j'aperçus le nom du capitaine Gérard. Tu comprends que j'eus la fantaisie de savoir ce que je faisais en si belle com[>agnie.

— Oui, sans doute, s'écria M. Valtone vivement intéressé, que diable faisais-tu là ?

— Mon cher, reprit le capitaine après avoir lampe un verre de rhum, j'étais là comme la crème fouettée après le rôti, comme le vin de Champagne au dessert, comme la petite pièce après la grande. On s'amusait à mes dépens ; on se raillait de ma vigilance. On avait cru jusqu'alors que Cerbère îiardait les enfers et non les champs Élvsées. Tu comprends, Valtone? Une allégorie: les champs Élysées, c'é-

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