CHAPITRE I
peut-être. Voyons, ne boude pas, souris un peu à ton esclave : ne retire pas ta main de la mienne. Permets-moi de pleurer, tu vois bien que c'est de bonheur. Tu ne me dis rien, George? tu me repousses? "Vous m'en voulez, ami? Que vous ai-je reproché? j'élais folle. Que m'importe le monde? Vous savez bien que pour vous j'aurais quitté le ciel avec joie. — Mon enfant, soyez donc raisonnable, dit George en la relevant d'assez mauvaise grâce. Quand même vous eussiez quitté le ciel, les choses d'ici-bas n'en auraient pas moins eu leur cours. Le temps nous entraîne avec lui et nous modifie à notre insu : chaque âge a ses passions, ses besoins, ses devoirs; c'est là depuis six mois ce que vous ne voulez pas comprendre. Il en est de la nature morale comme de la nature extérieure : toutes deux ont leurs saisons dont aucune puissance ne saurait intervertir l'ordre immuable et nécessaire. Vous aurez beau vous révolter contre la main qui gouverne le monde, vous ne ferez pas que l'hiver se couronne de fleurs ni que le ciel gris de l'automne s'embrase des feux de l'été. Je vous avais juré une flamme éternelle, et nous devions nous aimer toujours? Oui , sans doute , toujours! Mais, croyez-moi, de tous les amants qui ont commencé par promettre l'éternité à leurs transports , bien heureux ceux la qui, après avoir vu deux fois les coteaux jaunir et les bois s'effeuiller, ont pu se retrouver assis au coin du même foyer. Toujours ! demandez aux vieillards, vous les verrez sourire. Dites que cette vie est triste ; triste, en effet, vous répondrai-
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je. Mais c'est la vie, qu'y pouvons-nous? A quoi bon s'irriter contre le Ilot qui nous emporte? Il est plus fort que nous, et nous allons. Comme vous, j'ai rêvé des amours sans fin et d'inépuisables tendresses. Connue moi, vous arriverez un jour à sentir que les sources de la passion tarissent, et que l'amour n'est pas l'histoire de l'existence tout entière. Quoi que vous fassiez, vous n'échapperez point aux mortelles influ»^nces que nous subissons tous > et peut-être alors, faisant la part des funestes circonstances qui nous ont perdus tous les deux, réduirez-vous mes crimes à de pardonnables erreurs* Oui, Marianna, écrions-nous ensemble que l'amour seul est grand, que l'amour seul est beau. C'est le rêve des nobles âmes. Pourquoi passet-il, hélas! quand nous restons? pourquoi nous survivons-nous à nous-mêmes? pourquoi nous étendons-nous tout vivants dans le cercueil de nos illusions? Ma pauvre enfant, que voulez-vous? Le soleil pâlit, les arbres se dépouillent, la mer quitte ses bords; tout fuit, tout meurt, rien n'est durable. Les poètes ont écrit là-dessus une foule de belles choses.
La tempête gronda longtemps encore , tantôt sourde, tantôt furieuse. Longtemps encore, Marianna lutta de tout son amour, tantôt humble et résignée, tantôt éclatant en reproches ; passant tour à tour de la prière à l'invective, tour à tour suppliante et terrible. Tout fut inutile. Vainement la vague caressa le roc ou le battit avec fureur, le roc ne bougea pas. 11 se faisait à longs intervalles d'affreux
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silencos, durant lesquels on n'entendait que les sifflements de la bise, la pluie qui fouettait les vitres, les heures qui sonnaient tristement dans l'ombre, puis tout à coup un sanglot étouffé, un cri de désespoir qui partait du sein de Marianna et donnait le signal d'une lutte nouvelle. Et à chaque nouvelle crise, c'étaient des paroles plis aigres, des récriminations phis amères, d'incrt>yables oublis de dignité d'une part, de l'autre un oubli plus incroyable encore des égards dus à la faiblesse; des retours sanglants sur lepassé; de déplorables imprécations, telles que la haine n'en inspira jamais de semblables, si bien que le jeune homme qui assistait à cette scène de désolation sentait une froide horreur qui courait dans ses os. Plus d'une fois il avait essayé de mettre un frein à l'emportement de George ; sa faible voix s'était perdue dans les grondements de la tourmente. Debout, dans l'embrasure d'une fenêtre, les traits pâles et défaits, une main enfoncée dany sa poitrine qu'elle semblait serrer avec rage, il :.*ontemplait les deux acteurs de ce drame avec un^ indéfinissable expression de douleur et de volupté. Parfois, un funeste éclair de joie passait sur son front, et alors on aurait pu croire quil se repaissait avec délices des tortures de Marianna. Parfois aussi un horrible sentiment de souffrance lui contractait le visage; et alors, à voir son œil ardent attaché sur Bussy, on eût dit une jeune hyène prête à s'élancer sur sa proie. Ces divers mouvements n'échappaient point à Bussy, qui, après les avoir remarqués à peine, avait fini parles
observer avec une attention inquiète, et par attacher sur Henry un regard perçant et scrutateur.
Pouf cet enfant qui n'avait encore entrevu la vie qu'à travers les songes d'une imagination encliantée, pour cette âme virginale qui avait peuplé le monde de ses rêves et répandu sur toutes choses le mystérieux parfum de sa jeunesse, pour ce cœur pieux et croyant, qui ne s'était promis sans doute que des affections éternelles, qui s'était dit que les amours commencés sur la terre allaient se continuer au ciel, ce dut être en effet un lamentable spectacle que ce dernier combat d'une passion agonisante. Spectacle, toujours et pour tous, digne d'une pitié profonde ! Il semble qu'entre gens d'esprit, d'honneur et de belles manières, qui ont échangé les trésors de leur estime et de leur tendresse, de pareilles ruptures doivent s'effectuer avec une exquise élégance. Rarement il en arrive ainsi. Pour que ces liens se dénouent au lieu de rompre, pour les dénouer, comme avait dit Bussy, d'une façon digne et décente, il faut nécessairement une mutuelle indifférence. Mais par cette loi fatale qui veut que nous nous cramponnions à tous les biens qui nous échappent, tout cœur, en se détachant de son compagnon de chaîne, ne fait que se le river plus étroitement à lui-même. D'abord, la lutte est sourde et silencieuse, la souffrance se cache et se tait; les pensées amères, comme la lie, gardent le fond du vase. Bientôt l'orage gronde : d'une part la patience se lasse, de l'autre la passion s'aigrit; la lie monte et bouillonne à la surface. Et c'est alors qu'on perd