‹ Romans et nouvellesChapitre 73 sur 177 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

déjà sillonné : on eût dit nn jeune bouleau près d'un chêne fnippé de la foudre.

On n'a pas oublié que George nourrissait pour Henry une vive affection. Habituellement fraternelle, l'expression de celte anutié était, ce soirlà, passionnée. Ce soir-là, George avait reconquis toute l'énergie de .ses facultés. Ce n'était plus l'homme de la veille. 11 avait vingt ans, il aimail; il aimait sans effort, comme on aime à vingt ans. Il y avait en lui un débordement de tendresse qui l'inondait de toute part. Son âme, longtemps engourdie, frémissait et secouait ses ailes. Il reprenait à la vie par tous les nobles sentiments. Cette vie qu'il avait tant de fois blasphémée, il la bénissait à cette heure, il surprenait mille secrets de bonheur qu'il avait jusqu'alors ignorés. Il découvrait mille perspectives nouvelles, toutes charmantes, toutes imprévues; des solitudes embaumées, des asiles aimés du ciel , où des voix heureuses remerciaient Dieu d'avoir donné à l'homme la verdure, les fleurs et le soleil. Près de nous échapper, la vie est si riante et si belle! Quand il faut mourir, on a toujours vingt ans , et George sentait qu'il allait mourir. N'espérant pas que M. de Belnave s'abusât sur rétendue de son malheur, ne comptant même pas sur la chance des armes pour tromper la justice du ciel , il était prêt à laver de son sang l'honneur qu'il avait outragé. 11 attendait, calme et résigné. Seulement, près de se voiler à jamais, l'existence se parait pour lui de ses plus riches atours; l'avenir, près de se fermer, lui révélait tous ses trésoi-s; le

passé lui reprochait les joies dont il n'avait pas su jouir, et le regret des jours mai employés se mêlait dans son cœur au pressentiment de sa destinée.

Il se leva, ouvrit une fenêtre et se prit à rejiarder les nuages blancs qui couraient dans le ciel. Henry se leva à son tour, et s'appuya sur l'épaule de George.

— Là-bas, dans notre vallée, sous le coin de ciel qui nous a vus naître, la soirée doit être belle, dit Bussy d'un air préoccupé.

— Oui, répondit le jeune homme. La lune se lève derrière les grands peupliers ; le rossignol chante dans nos traînes ; la brise s'éveille, le feuillage s'agite ; les concerts de la nuit commencent. C'eti l'heure où nous allions tous deux, vous déjà grand, moi encore enfant, nous promener dans les prés fleuris. Quand nous avions perdu de vue la flèche du clocher de la ville, nous nous couchions dans les hautes herbes ; et là vous m'entreteniez de vos rêves, de vos espérances et déjà de vos souvenirs. Au tintement de ï Angélus, nous revenions par le bord de l'eau. Nous marchions lentement, escortés de nos chiens qui gambadaient autour de nous. D'un côté, la rivière coulait paisiblement sous un tapis de nénufars ; de l'autre, les prairies, baignées d'une blanche vapeur, se déroulaient an loin en nappes argentées. Bientôt, nous apercevions, à travers la chevelure bleuâtre des saules , nos deux toits qui nous attendaient, et nous notts disions que le bonheur était là, que c'était là qu'il nous fiiUait vivre ensemble et mourir , dans ces lieux où reposait la cendre de Qos mères.

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— Je me souviens lu'un soir, dit George en souriant, nous rencontrâmes un fol essaim de jeunes filles de la ville. Leurs voix fraîches et joyeuses éclataient en notes perlées dans le silence de la nuit, et nous, blottis derrière une haie d'églantiers, nous écoutions ce que disaient ces voix charmantes. Rappelle-toi leur frayeur de nymphes surprises au bain, quand nous nous dressâmes, comme deux fantômes, au-dessus de la haie. Les belles effarouchées prirent aussitôt leur volée comme une compagnie de perdreaux ; et nous restâmes, tout ébahis, à suivre du regard leurs robes blanches qui fuyaient à travers la feuillée. Dis-moi donc ce que sont devenues ces compagnes de mon jeune âge, toutes ces blondes ou brunes têtes qui me faisaient déjà triste et rêveur ?

— Toutes mariées, dit Henry, toutes heureuses. Vous les rencontreriez à cette heure, se promenant sur le bord de l'eau, appuyées sur le bras de leurs époux et tenant par la main des enfants beaux comme elles.

— Oui, dit Bussy avec tristesse, oui, c'est là qu'était le bonheur, là qu'il tàllait vivre et mourir. Ah ! si le ciel me rendait les jours que j'ai perdus ! Si je pouvais revenir sur mes pas et me retrouver au matin du départ, avec l'expérience des sentiers parcourus ! Je ne vous quitterais pas, domaine où je suis né! Ah! j'ai mal vécu, j'ai mal usé des biens que j'avais reçus en naissant. J'ai vécu dans les coupables amours, dans les vaines agitations. Pourquoi, hélas î pourquoi '/car j'étais fait pour les affections durables, pour les joies de la famille, pour les chas-

tes délices du foyer domestique. J'aurais aimé les longues veillées autour de l'âtre, les causeries du soir, les enfants jouant à mes pieds ou suspendus au col de leur mère. En me faisant un cœur pour ces félicités, le ciel les avait semées autour de mon berceau ; il les avait placées sous ma main, comme une grappe de fruits mûrs. Quel fatal génie m'a poussé hors de ma voie? Pourquoi, sourd à mes instincts et rebelle à mes goûts, ai-je méconnu le but de ma destinée et follement dissipé les dons du Créateur? Pourquoi, lorsqu'on m'asseyant sur le seuil de ma porte j'aurais pu trouver le bonheur, suis-je allé chercher au loin la satiété, l'ennui et le dégoût V

Il demeura quelques instants encore à contempler mélancoliquement le ciel ; puis, quittant brusquement le ton de l'élégie, il s'étendit sur les coussins, et attira Henry à son côté.

— C'est qu'en vérité, s'écria-i-U gaiement, je n'étais pas né le moins du monde pour être un héros de roman. Les orages du cœur n'étaient pas mon élément, et je ne sais, ma foi , pas ce que je suis allé faire dans cette maudite galère. Quel démon m'a poussé ? Je l'ignore. Si j'avais obéi à ma nature, je serais à cette heure bon père et bon époux; j'aimerais ma fenmie, je prendrais plaisir à voir grandir mes enfants, je planterais des peupliers, je visiterais mes métairies, et je chasserais le renard. J'étais né pour cette vie-là. Et au bout du compte, Henry, nous sommes jeunes ; il est temps encore de réaliser les rêves de notre enfance. Partons, fuyons Paris. Allons revoir les prés fleuris, allons vivre

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