CHAPITRE X. lOI
dans notre village, gu es-tu v^nu faire ici, mon pauvre enfant ? Tu ne sais pas les désenchantements qui t'attendent. Partons ! J'ai conservé là-bas quelques débris de ma fortune. Viens, nous avons devant nous un long avenir d'heureux jours. Nous nous marierons, Henry : nous aurons de bonnes ^letites femmes qui égayeront notre ménage, du joyeux petits drôles qui nous grimperont aux jambes. Nous aurons des chevaux, des chiens, des fusils, des cigares. Nous boirons avec nos métayers, nous danserons avec leurs filles ; nous parlerons politique avec le garde champêtre. Je serai maire de la com- . mune, tu seras mon adjoint, et nous ferons des rosières. Voyons, tout cela ne t'agrée-t-il pas?
Un sourire effleura les lèvres du jeune homme.
— Tu ne sais pas, poursuivit George, ce que Paris te réserve de douloureux et d'amer. Crois-en ma vieille expérience. A l'heure du départ, nous avons tous la prétention d'échapper à la loi commune et de frayer des routes nouvelles ; à peine au milieu de la course, nous reconnaissons, hélas ! que nous cheminons dans l'ornière. Viens; là-bas, du moins, nous marcherons sur l'herbe de nos prés et sur la mousse de nos bois. Ici, que ferais-tu ? Ton droit achevé, iris-tu grossir la tourbe des médiocrités bavardes qji étourdissent la province? Non, tu resteras sur le grand théâtre. Tu voudras tenter l'amour, la fortune et la gloire. Eh bien , tu te perdras, Henry, tu te perdras ! Ah ! viens ! enfant, partons ! La gloire est menteuse, la fortune ne rachète pashs illusions; il n'est point d'éternelles amours.
Tu verras quelle bonne vie nous mènerons dans notre chère vallée, et comme nos jours couleront dans une paix charmante !
— La gloire me sourit peu, dit le jeune homme, la fortune encore moins, et l'amour est partout. Le voulez- vous ? partons.
— Tu consens ! s'écria George avec transport. Tu consens ; nous partons ! Ah ! je sens que je vais reverdir avec no? bois, au premier souffle du printemps. Je sens germer en moi une seconde jeunesse, toute prête à s'épanouir au soleil qui chauffa mon berceau !
Comme il disait, un coup sec retentit à la porte. Henry pâlit, George se leva. M. Valtone et le capitaine Gérard entrèrent. Il y eut un instant de silence et d'hésitation, durant lequel ces quatre personnages s'examinèrent mutuellement.
— Messieurs, dit enfin Bussy, veuillez vous asseoir. Personne n'est ici de trop, vous pouvez parler sans crainte.
— Monsieur, dit M. Valtone, je serai bref. On m'a communiqué une lettre de vous ; dans cette lettre, je me trouve insulté. Vous êtes trop galant homme pour ne pas me faire raison. Nous nous battrons demain matin, à cinq heures, au bois de Vincennes ; je vous laisse le choix des armes.
— Monsieur, répondit Bussy, vous seul êtes juge de votre propre honneur. D'ailleurs il n'est pas dans mes habitudes de refuser réparation à l'homme de cœur qui me la demande. Permettez, toutefois, que j'ajourne notre rencontre. 7ne personne que
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VOUS connaissez a sur vous droit de priorité ; cette personne satisfaite, croyez, monsieur, que je serai tout à votre disposition.
— Mille tonnerres ! voilà qui est parler ! s'écria le capitaine Gérard. Si vous aviez ici des cigares et du rhum, nous pourrions achever agréablement la soirée.
George offrit au capitaine un porte-cigare d'une rare élégance ; celui-ci l'ouvrit et en tira une cigarette mince et fluette comme un brin de chaume. Après l'avoir examinée avec un air de mépris mêlé de curiosité, il la fit dédaigneusement rentrer dans son étui de paille de Manille.
— Monsieur, répliqua M. Valtone, tout ajournement est inutile. La personne que nous connaissons ne se battra pas ; je vous en donne ma parole.
— Vous m'assurez, dit Bussy, que je puis jouer ma vie, sans risquer de frustrer une vengeance inscrite avant la vôtre?
— Très-bien ! s'écria le capitaine Gérard, d'un ton d'approbation paternelle.
— Je vous le jure, répondit M. Valtone.
— Songez, monsieur, que s'il en était autrement, nous disposerions l'un et l'autre d'un bleu qui ne nous appartiendrait pas.
— Bravo ! s'écria le capitaine.
— Monsieur, je vous ai donné ma parole, dit froidement M. Valtone en appuyant sur chaque mot.
— Demain donc, monsieur, à cinq heures du matin, au bois de Vincennes. Il sera fait ainsi que vous le désirez.
— Vos armes?
— Seront les vôtres.
— L'épée.
— C'est entendu.!
M. Valtone et son compagnon se levèrent.
— Monsieur, dit celui-ci s'adressant à George, je vous tiens pour un brave. Si vous êtes tué, vous emporterez là-haut l'estime du capitaine Gérard ; cela ne vous nuira pas dans l'opinion du Père éternel. Ce petit bonhomme est monsieur votre fils? ajouta-t-il en désignant Henry, dont la tête reposait sur un coussin du divan.
— Mon ami, mon témoin, dit George.
— Au besoin votre second, ajouta le jeune homme.
— Mon petit ami, répliqua M. Gérard, si demain le soleil est trop chaud, vous pourrez vous mettre à l'ombre sous mes moustaches.
Henry se retourna nonchalamment vers le capitaine, et lui jeta, pour toute réponse, un regard si dédaigneux, que le capitaine se sentit mal à l'aise devant cet enfant. M. Valtone l'entraîna.
— Où donc en étions-nous, dit George, quand ces messieurs sont venus si mal à propos nous interrompre ?
— Nous retournions à notre village, répondit tristement Henry.
— Eh bien, ajouta George avec gaieté, nous y retournerons a la manière des héros antiques. Comme eux, nous quitterons le glaive pour la charrue; et le soir, au coin du feu, nousraconterons nos batailles.