‹ Romans et nouvellesChapitre 81 sur 177 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

cœur, déjà elle appelait Henry du doux nom do Irère; elle l'associait à tous ses rêves d'avenir. A cette âme longtemps comprimée l'être aimé ne suffisait pas. Il lui fallait en même temps une âme d'élection dans laquelle elle pût aimer une seconde fois son amant. Elle aurait voulu que le monde entier fût Bussy, tant elle sentait en elle-même un amour profond, immense, un amour à contenir le monde. D'ailleurs, il lui semblait qu'entre elle et George Henry serait un lien de plus, et que, gardien de leur tendresse, il en nourrirait la flamme. Il aurait sa part de leur bonheur; il s'assoirait, comme un hôte, au banquet de leurs félicités ; en partageant leurs joies, il les compléterait.

Henry s'abandonnait sans défiance au charme de ces entretiens; mais, à son insu, il y perdait déjà la sérénité de sa jeunesse. Il sentait éclore en lui des désirs sans but ; déjà, il se demandait d'où pouvait venir cette inquiétude sans nom qui l'agitait parfois.

Il arriva qu'une nuit madame de Belnave, épuisée d'insomnie, succomba; ses paupières se fermèrent, sa tête se pencha doucement sur son épaule, le sommeil la prit ainsi et l'enveloppa de ses invisibles ailes. Son pâle visage, qu'éclairait la clarté mate de la lampe, reposait au milieu des boucles épaisses de sa chevelure. De ses lèvres entr'ouvertes un souffle pur s'exhalait; son sein se soulevait et s'abaissait tour à tour, comme la vague mollement bercée par la brise. Une de ses mains étreignait les doigts amaigris de George; sur l'autre, son front s'inclinait

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chargé de fatigue, mais encore rayonnant d'amour. George était plongé dans une léthargie protonde : Henry veillait seul. Tant que dura le sommeil de Marianna, cet enfant demeura debout à les contempler avec un indélinissable sentiment de souttrance, se disant (jue cette ténmie était bien belle, cet homme bien heureux, et que ce n'était pas trop d'un coup d'épée dans la poitrine pour payer un si grand boni/eur.

Une autre nuit, Henry s'était endormi sur le divan. Vers le matin, l'air fraîchissant, Marianna jeta sur lui son châle et l'en couvrit comme d'un manteau. Par je ne sais quelle perception, Henry, en s'éveillant, devina, sans le voir, le frêle tissu qui l'enveloppait. 11 frissonna des pieds à la tête, et feignit de dormir encore, pour cacher son trouble et s'enivrer en même temps du mystérieux parfum qui le pénétrait. En effet, ce fut d'abord une sensation enivrante ; mais par degrés son sang s'alluma, ses artères battirent à coups redoublés, une chaleur dévorante lui monta du cœur au cerveau. 11 lui semblait avoir revêtu la robe de Déjanire. Sans rien comprendre à ce malaise, il se dégagea violemment et se leva d'un air effaré. Marianna lui ayant demandé la cause de ce brusque réveil, il répondit, en rougissant, qu'il avait fait un mauvais rêve.

La convalescence de Gesrge fut pour les troic amis un temps de sécurité, d'illusion et de confiance. George était dans cet état, plus doux que la santé, où l'àme, artaiblie par la douleur, n'a de facultés que pour se sentir vivre, et vit tout entière dans le

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