CHAPITRE XII. ÎT
sentiment de sa conservation. Il ne chercha pas à se rendre compte de la présence de Marianna ; ce fut pour lui comme un rayon de soleil à son chevet. Lorsqu'on lui expliqua la rupture de madame de Belnave avec son mari, il accepta cet événement sans en prévoir les conséquences, sans se rappeler que, quelques jours auparavant, il avait tout fait pour le conjurer. De son côté, madame de Belnave vivait tout entière de la vie de son amant. La guérison de Bussy remplissait si bien ce cœur, que le remords n'y trouvait pas de place. Elle savait que son mari n'était point coupable du sang répandu : les lettres de Noëmi, aussi bien que les discours d'Henry, avaient tout révélé. Mais il n'était plus temps de revenir sur un fait accompli ; et, dans le mystère de ses pensées , peut-être Marianna s'applaudit-elle alors d'une erreur qui l'avait autorisée à briser pour jamais les liens qui l'eussent enchaînée à Blanfort. M. de Belnave, M. Valtone et Noëmi avaient quitté Paris sans qu'elle eût consenti à les revoir. Quelques jours après leur départ, elle écrivit à son mari une lettre pleine de dignité ; la réponse fut plus digne encore. La séparation des deux époux s'accomplit librement, d'un mutuel accord, sans l'intervention scandaleuse de la loi. Avec la liberté, M. de Belnave restituait à sa femme la dot et toute la fortune qu'elle avait apportée à la communauté, se réservant seulement, dans l'intérêt de Marianna, l'administration de ses biens, et s'engageant à lui en servir le revenu. De si nobles procédés ne s'adressaient pas à une àme ingrate, et Marianna fut touchée sans doute ; mais
l'étourdissement et l'ivresse de la passion lui permirent à peine de les apprécier dignement. Elle profita des premiers loisirs que lui laissa la santé de Bussy pour s'occuper de son installation. Elle choisit sur le quai, non loin de l'hôtel qu'habitaient George et Henry, un petit appartement qu'elle fit disposer elle-même avec un goût exquis. Mariette était demeurée avec sa maîtresse, moins à la sollicitation de Noëmi qu'à l'instigation de son propre cœur. C'était une fille de la Creuse ; élevée à Vieilleville avec les deux sœurs, elle avait conservé pour la plus jeune un attachement véritable, et, sans s'informer des desseins de Marianna, elle l'aurait suivie aveuglément jusqu'au bout du monde.
Il semblait qu'avec la vie George eût retrouvé la jeunesse. Faible encore et languissant, il souriait aux projets que lui soumettaient ses deux amis. Il se laissait bercer par leurs douces paroles ; souvent il y mêlait les siennes, et c'était un touchant spectacle que l'association de ces trois âmes unies par tout ce que Dieu a mis de plus saint dans sa créature, par l'amour et par l'amitié. Mais il n'est pas donné à l'homme de se reposer dans un pareil bonheur. Ce bonheur est au ciel, la terre n'en a que le rêve.
L'heure du désenchantement devait sonner pour Bussy. Cette heure arriva, et George entrevit nettement la position dans laquelle il était engagé. Ses yeux se dessillèrent; son égoïsme, un instant assoupi, se réveilla en poussant un cri de révolte. Mais vainement il s'agita dans le cercle inflexible qui le près-