CHAPITRE XII
se refaire une vie nouvelle, qu'elle le bénirait plus tard de l'avoir délivrée d'une passion fatale où se consumait sa jeunesse. D'ailleurs , il se promettait bien de demeurer pour elle un frère et un ami. Leur affection , en changeant de nature, n'en serait paf moins éternelle ; le fond en resterait le môme. Il veillerait sur Marianna ; sa sollicitude pour elle ne connaîtrait point de bornes : l'amitié tiendrait les serments de l'amour. Ainsi modifiée, leur union rapporterait plus de bonheur. En perdant le droit d'être exigeante, Marianna apprécierait davantage la tendresse de George. Affranchie du devoir, la tendresse de George deviendrait plus douce et plus cxpansive. Enfin, il écouta toutes les voix qui le poussaient à rompre sa chaîne. Il ht si bien, qu'il arriva à trouver l'excuse du coup qu'il méditait dans la conduite même de Marianna vis-à-vis de M. de Belnave. Il se dit que si Marianna n'était pas coupable pour s'être séparée d'un mari qu'elle n'aimait pas, il ne saurait être plus criminel lui-même en se séparant d'une maîtresse qu'il n'aimait plus.
Décidé à rompre, il mit tout en œuvre pour hâter l'heure de sa délivrance. Cette heure se fit longtemps attendre. Plus George se détachait de Marianna, plus l'infortunée se cramponnait à son idole. La chaîne se tordait, mais ne se brisait pas. L'amour est opiniâtre et ne sait pas mourir. Brisée, meurtrie, foulée aux pieds, Marianna se relevait avec le sourire sur les lèvres ; elle baisait la main de son amant ; elle pleurait aux genoux de George. Les scènes de désolation se renouvelaient chaque jour. Enfin, par
<iSA MARIANNA.
une nuit sombre , dans la chambre de Bussy, alors que le vent sifflait tristement et que la pluie fouettait les vitres, une scène éclata qui les résuma toutes, et ce fut la dernière.
Dénoûment si facile à prévoir, que nous n'avons pas craint de le placer en tête de ce livre , conmie une lueur sinistre destinée à en éclairer les pa^es !
On se souvient qu'après avoir dit un dernier adieu à Bussy, après l'avoir prié de pardonner le mal qu'elle avait pu lui faire, — car, en amour, c est toujours la victime qui s'accuse et qui s'huniilie, — madame de Belnave sortit, appuyée sur le bras d'Henry. Elle s'offrit avec une joie sauvage au vent humide et froiddumatin. Elle marchait la tête haute, enivrée de ses pleurs, exaltée par son sacrifice. Mais, à peine entrée dans sa chambre , elle sentit tomber sur ses épaules l'air glacé de la solitude. Son cœur se serra et ses forces l'abandonnèrent. Alors, elle se rappela son village; elle se rappela son époux, Noëmi, son beau-frère, ces trois nobles âmes qu'elle avait délaissées. Un horrible désespoir s'empara d'elle, sa poitrine se souleva et elle éclata en sanglots.
— Ah ! ma pauvre maîtresse, dit Mariette qui lui embrassait les genoux, nous étions plus heureuses à Blanfort.
— Va-t'en ! s'écria Marianna en la repoussant, va leur dire qu'ils sont bien vengés ! Va leur dire que J'ai tout perdu, qu'il ne me reste plus qu'à mourir!
— Nous mourrons ensemble, madame, dit Mariette en pressant Mariannu sur son sein...