‹ Romans et nouvellesChapitre 86 sur 177 · CHAPITRE Xni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xni

Le soir du même jour, George était assis au coin de son feu, moins préoccupé de la destinée qu'il venait de faire à Marianna que de celle qu'il avait, sans le vouloir, préparée à son jeune ami. Henry le trouva plongé dans ses réflexions. Il entra d'un air grave, prit place devant le foyer, et se mit à remuer silencieusement la braise, dont les reflets rougeâtres éclairaient seuls la chambre. Ils demeurèrent longtemps sans échanger une parole.

— Tu m'as trouvé bien dur et bien cruel, dit enfin Bussy. C'est que, jeune et plein d'illusions, tu crois avoir assisté à quelque exception malheureuse. Paisses-tu ne jamais comprendre que le drame qui s'est joué devant toi est un abrégé de l'histoire de la passion ! Ce que Marianna souffre, avant elle je l'avais soufl'ert j Marianna se vengera plus tard. Ah ! si tu savais de combien de douleurs je fus abreuvé, tu me pardonnerais peut-être ; si tu pouvais savoir ce que mes yeux ont versé de larmes, tu t'étonnerais moins de les trouver secs st arides. Toi, cher Henry,

i86 MARIANNA.

tu seras plus heureux. Le malheur detesamîs n'aura pas été stérile : tu auras l'expérience de leurs uiaux ; ta raison germera , fécondée par leurs pleurs ; le souvenir de leurs tortures réprimera en toi cette bouillante impatience d'aimer qui tourmente toute jeunesse. Aimer est chose difficile : pour l'aborder, crois-moi, ce n'est pas trop de toute l'énergie d'une virilité puissante. Garde-toi surtout de ces liaisons funestes où tout n'est que désordre et déchirement. Ne jette pas les trésors de ton âme au vent de l'adultère 5 à ce vent qui flétrit tout ce qu'il touche, qui passe, comme le feu du ciel, sur la famille , la dispersant ou semant dans son sein la honte, le désespoir et les plaies cachées qui le rongent. Réserveles pour une affection sainte et durable , pour la femme que tu pourras un jour aimer et protéger à la face du monde. Insensés que nous sommes, nous avons fait du mariage une fin misérable que nous lâchons d'éluder sans cesse, comme s'il n'était pas, au contraire, le but vers lequel doivent tendre toutes les facultés, toutes les ambitions de l'homme!

— Mon cher George, répondit Henry en souriant, prenez-vous votre fauteuil pour ane chaire ? Je ne vous avais encore vu ni si prêcheur ni si ennuyeux.

— C'est que tu m'inquiètes, Henry ; c'est que, sachant la vie, je voudrais t'épargner la peine de l'apprendre. L'expérience me serait moins amère si je pouvais la faire servir à diriger tes pas. Oui, tu m'inquiètes. Te voilà déjà bien triste et bien rêveur! Tu fuis tes amis, tu recherches la solitude. Que se passe-t-il en ton âme? Mélie-toi de ces vagues tris-

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