CHAPITRE XI J
tesses qui finiraient par t'énerver. Résiste au dangereux penchant qui t'entraîne à la rêverie; travaille, mûris-toi dans l'étude , et que je puisse revivre en toi une seconde vie, plus utile, mieux remplie, moins tourmentée que la première.
— En vérité, s'écria Henry, si vous aviez la barbe blanche de Mentor, je me prendrais pour Télémaque. Poursuivez, éloquent vieillard : la sagesse parle par votre bouche.
— Je crois que tu te moques de moi, dit Bussy : parlons sérieusement. Depuis six mois tu ne fais rien. Cependant, il serait prudent de songer à ton avenir. Cette année est la dernière de ton séjour à Paris...
— Pourquoi donc la dernière ? interrompit brusquement le jeune homme.
— Il me semble, reprit George , que ton droit s'achève cette année.
— Eh bien ? demanda Henry.
— Eh bien, ton droit achevé, tu retourneras au pays. Ne m'as-tu pas dit vingt fois que ton père te destinait l'étude de maître Planet ; et, dernièrement encore, qu'il ne t'ava/t envoyé à Paris que sous la condition expresse que tu reviendrais, au bout de trois ans, cultiver la procédure dans l'étude du maître, en attendant le jour où tu pourrais le remplacer 1
— Dans un an, je serai majeur, dit Henry avec assurance et d'un air presque mutm.
— Oui, tu auras l'âge de raison, répliqua Bussy, et tu en profiteras pour faire une sottise. Mais je
connais ton père ; ie cher homme ne consentira pas à t'entretenir plus longtemps à Paris. II te coupera les vivres et te prendra par la famine.
— Et la fortune de ma mère ?
— Ta mère était pauvre comme la mienne.
— Et mes bras? et mon cœur? et ma tête? N'est-ce donc rien que tout cela ? Je travaillerai ; je ferai comme tant d'autres qui ont souffert et combattu, et qui n'ont pas succombé dans la lutte. Allez, j'ai bon courage. Pensez-vous que la misère m'effraye? Mieux vaut vivre ici misérable que d'aller s'enterrer là-bas, dans l'antre de la chicane. Que l'année s'achève, je ne partirai pas.
— Tu n'as pas toujours parlé ainsi, dit George. Je t'ai connu plus modeste dans tes ambitions, plus docile à la volonté paternelle. D'où te vient cette sainte horreur de la province, ce violent amour de la capitale? Te voilà bien changé, Henry !
— C'est possible, répondit le jeune homme en rougissant. Mais vous-même, Bussy, vous ne m'avez pas toujours tenu ce langage. Que de fois ne vous ai-je pas vu sourire, lorsque je vous entrete-
^'^ nais de l'avenir que me réservait mon père !
— Écoute, Henry ! dit George en élevant la voix et d'un ton solennel. Ta mère, qui fut aussi la mienne, ta sainte mère, au lit de mort, me confia le soin de ta destinée. Je n'étais alors qu'un enfant ; mais je n'ai pas oublié ses paroles. Quand je paraîtrai devant elle, j'aurai à lui rendre compte du dépôt qu'en mourant elle m'a donné à garder. C'est donc en même temps de ton bonheur et du mien