CHAPITRE XIII
nous emporter attelle ton caprice. Je te suivraipar-^ tout.
Et comme Henry restait muet :
— Que réponds-tu à cette proposition, jadis sollicitée par toi avec une si vive impatience ?
— Mais, George, y songez-vous ? dit le jeune homme d'un air contraint. Si vous souffrez, Marianna souffre aussi ; ses blessures sont toutes vives, et ne serait-il pas cruel à moi, seule consolation qui lui reste, de la délaisser à cette heure ? Vous-même n'y consentiriez pas.
— Ainsi, répliqua Bussy, tu prends parti pour elle contre moi ?
— Me conseilleriez-vous de me décider pour la force contre la faiblesse ?
— Et tu refuses de m'accompagner ?
Henry ne répondit pas.
— Tu refuses de m'accompagner, moi ton ami, moi, ton frère; moi, ton vieux camarade, qui, pour t'épargner un chagrin, irais à pied au bout du monde ! Comment veux-tu que je parte sans toi ? Et toi-même, Henry, comment vivras-tu durant mon absence? Nous nous sommes fait l'un de l'autre une si longue et si douce habitude ! Ah ! viens, ne nous séparons pas. Pense donc au bonheur de visiter ensemble quelqu'une de ces belles contrées aimées du ciel et des poètes !
Et comme Henry restait mnet :
— Ainsi, tu m'accompagnes? dit George avec hésitation.
Henry ne répondil pas.
— Aussi bien, poursuivit George, si la pitié seule te retient, crois-moi, tu peux partir sans remords. Le temps seul guérit les plaies de l'amour, et la vraie pitié se tient à l'écart.
— Merveilleux système pour absoudre l'égoïsme impitoyable ! s'écria le jeune homme avec ironie.
— Moins merveilleux que le tien pour servir la passion hypocrite ! répliqua froidement Bussy.
Ces deux phrases jaillirent et se croisèrent comme deux glaives. A la lueur que jetait le foyer, George et Henry se regardèrent l'un l'autre avec effroi.
— Ah ! tu pleures sur Marianna ! s'écria Bussy avec emportement. Va, va, garde tes larmes ; tu les retrouveras plus tard. Ah ! tu pleures sur Marianna! répéta-t-il. Va, ce n'est pas elle qu'il faut plaindre, mais bien le jeune insensé qui lui apportera son cœur en holocauste. C'est celui-là que je plains; c'est lui que je voudrais sauver. Car il ne sait pas ce que l'avenir lui réserve; il ne sait pas que j'ai tari la source où tendent ses lèvres avides. Il ignore, le malheureux, que j'ai semé la mort dans son sein, et que c'est lui qui la recueillera ; qu'elle l'abreuvera de tout le fiel dont je l'ai abreuvée; qu'il soulfrira tout ce qu'elle a souffert ; qu'elle sera sans pitié pour lui, comme j'ai été sans pitié pour elle. Il ne sait rien, te dis-je ! A ce fatal amour il laissera sa jeunesse, comme les troupeaux leur laine aux buissons. Il y perdra tout orgueil et toute dignité. Il en sortira meurtri, flétri, brisé; il aura des jours où il se déchirera la poitrine avec ses ongles, où il maudira les flancs qui l'ont porté. Ses joies mêmes au-