CHAPITRE XIV
Et la lame, déferlant sur la plage, venait agacer les pieds de Marianna, se creusait pour la recevoir, se retirait en l'invitant, revenait pour l'inviter encore. Fascinée, immobile, les mains enfoncées dans le sable, Marianna la suivait d'un œil ardent. — Viens ! répétaient les voix mélodieuses ; que feraistu sur la terre ? La terre fleurit et chante : nous autres, nous gémissons toujours.
C'était le suicide qui lui apparaissait, paré de toutes ses séductions. Mourir ainsi devint pour madame de Belnave une préoccupation de tous les instants. Vainement elle essaya de la repousser : la mer était toujours là, et toujours les vagues murmuraient leur refrain plaintif. Marianna finit par le dire à son tour. Qu'attendait-elle d^ la vie ? Que lui restait-il en ce monde ? Le seul asile qu'elle se fût réservé en s'exilant de Blanfort, Bussy ne venait-il pas de le lui fermer à jamais ? Elle se tourna vers le refuge que lui offrait l'Océan. Ce ne fut pas toucefoisun projet froidement conçu, nettement arrêté, devant s'exécuter à jour fixe; mais une confuse espérance, la seule qui lui restât dans son malheur. L'instinctive certitude de pouvoir en finir à son heure fit descendre en elle un peu de calme et de silence. Son désespoir s'assoupit ; ses larmes coulèrent avec moins d'amertume. Bientôt elle s'habitua à regarder la mer comme une amie qui lui ouvrait son sein ; elle se familiarisa avec les tentations que lui offraient les flots ; elle n'opposa plus aux agaceries de la lame que les répugnances de l'amante qui lutte encore dans sa faiblesse et ne cède qu'en
résistant. Elle pensait sérieusement que son âme se souviendrait de sa douleur, et se plaindrait éternellement sur ces bords. Elle so disait aussi que sa mort la ferait vivre dans le cœur de George, et que le cruel la pleurerait peut-être.
Dès qu'elle eut compris que chaque jour qui se levait, pouvait ne pas s'achever pour elle, madame de Belnave s'occupa de ses dernières dispositions. Avant de quitter Paris, elle avait écrit à sa sœur qu'elle partait pour un long voyage ; pour un long voyage, en effet! Près de l'accomplir, elle voulut renouveler ses adieux à Noëmi : cette fois, les adieux éternels ! Elle écrivit aussi à son mari : M. Valtone ne fut pas oublié. Elle assurait le sort de Mariette et faisait don de toute sa fortune à M. de Belnave. On imaginera sans peine ce que durent être toutes ces épîtres. Il est juste de dire que son cœur ne s'y répandit pas en de lâches regrets. Elle acceptait intrépidement jusqu'au bout son orageuse destinée. L'expérience qu'elle venait de faire ne l'avait pas ramenée au sentiment des félicités domestiques. Les tortures du martyre ne lui avaient pas arraché l'abjuration de ses croyances. Elle mourait dans la religion de l'amour, sans l'outrager ni le maudire convaincue qu'en dehors il n'est point de bonhem ici-bas, heureuse d'en mourir, après avoir vainement essayé d'en vivre. Elle s'était trompée d'âme, voilà tout : son erreur, c'était George, et non l'a mour.
Elle écrivit à Bussy et lui pardonna tout le mal qu'elle avait souffert ; puis sa pensée se porta vers
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Henry. Depuis son départ de Paris, elle songeait à lui pour la première fois, l'ingrate ! Comme autrefois dans sa joie, elle s'était enfermée dans sa douleur : elle y avait vécu pour elle seule. Elle s'accusa de l'avoir si longtemps négligé dans son cœur. Sans qu'elle cherchât à s'expliquer pourquoi, l'image de cet enfant lui revint, environnée de charmes qu'elle n'avait jamais soupçonnés jusqu'alors. Longtemps elle rêva au souvenir de cette blonde tête, qu'elle avait si souvent pressée sur son sein, aux heures de désespoir. Peut-être, en retrouvant dans sa mémoire ce qu'il avait été pour elle, devina-t-elle confusément ce qui s'était passé en lui ? peut-être se demandât-elle avec inquiétude, dans quelle âme irait s'épanouir cette fleur, qu'à son insu elle avait fait germer sous ses larmes ? Je ne sais : mais sa sollicitude s'alarma pour tant de jeunesse et d'inexpérience. Elle lui écrivit une longue lettre, pleine de sages avertissements, et telle qu'avant d'expirer la mère d'Henry aurait pu l'écrire elle-même ; seulement, le nom de George y revenait sans cesse, et si George n'eût pas dû la lire, la lettre aurait été moins longue.
Tous ces écrits ne devaient arriver à leur adresse qu'après le départ de Marianna pour un monde meilleur. D'ailleurs, elle n'avait confié qu'à Bussy la fin qu'elle méditait. Pour les autres, sa mort serait un accident ; pour lui seul, un fait volontaire. A défaut de regrets, elle voulait lui laisser un remords.
Ces devoirs accomplis, madame de Belnave s'abandonna au courant de sa destinée. Elle était calme : sesjournées passaient en promenades solitaires.
Mariette qui la voyait paisible et résignée, ne la suivait plus, comme aux premiers jours. Elle sortait le matin et ne rentrait guère qu'à la nuit tombante. Dans le pays, on s'était habitué à la voir. Les habitants disaient que c'était une âme en peine : leur curiosité n'allait pas au delà. Elle n'eut jamais à se plaindre de l'importunité d'aucun d'eux. Les enfants eux-mêmes se détournaient de son sentier. On montre à Sainte-Marie le rocher sur lequel elle passait, chaque jour, de longues heures, l'œil immobile^ fixé sur l'horizon, comme s'il eût épié le retour de quelque voile désirée. On raconte encore, à la veillée, qu'on la voyait, aux marées basses, s'aventurer sur les récifs que la mer, en se retirant, laisse à découvert ; et que plus d'une fois le garde-côte, craignant qu'elle ne se laissât surprendre par la marée montante, la rappela de ses cris sur le rivage. Elle se plaisait, en effet, à ces excursions périlleuses. Quand l'Océan quittait ses bords, elle aimait à poursuivre le flot qui s'enfuyait, et à le voir revenir sur elle. Alors, elle fuyait à son tour, mais c'étaient toujours la même fascination et le même vertige. Elle fuyait, mais pas à pas, d'un pied qui ne cède qu'à regret et voudrait se laisser atteindre.il est vrai que plus d'une fois les cris du garde-côte l'arrachèrent aux étreintes de la vague près delà dévorer : mais une sollicitude plus assidue veillait sur elle et la protégeait.
Huit jours à peine avaient passé, depuis l'apparition de madame de Belnave à Sainte-Marie, et la nouvelle ne s'en était pas encore répandue dans le
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pays, lorsque, par un soir de tourmente, un voyageur descendit à Pornic, à l'auberge du Cygne-Blanc. Son manteau était transpercé par l'orage ; les bords de son chapeau, rabattus par la pluie, lui cachaient à demi le visage ; le cheval qui l'avait amené fumait à la porte, le col tendu, la tête basse, souillé de boue jusqu'au poitrail. L'auberge du Cygne-Blanc est le rendez-vous habituel des matelots du port. Ils s'y réunissent, le soir, pour fumer et boire du grog. Le voyageurjeta négligemment sur une table son manteau et son chapeau ruisselants; puis il tomba, harassé de fiitigue, sur une chaise, au coin de l'âtre. Son air jeune et souffrant attira d'abord les regards. Mais, ce soir-là, les gens du port avaient des sujets de préoccupation autrement graves ; et, après avoir offert à l'étranger une pipe et un verre qu'il refusa également, ils l'oublièrent pour reprendre la conversation que son arrivée avait interrompue.
Il ne s'agissait de rien moins que de la chaloupe du capitaine Martin, partie la veille pour Noirmoutiers, avec promesse d'en repartir le lendemain, et de rentrer le jour même à Pornic. Quand la mer est belle et le vent favorable, c'est un trajet de quelques heures; mais la mer, assez calme au matin, était devenue tout à coup furieuse, et on craignait que la chaloupe, surprise par le grain, n'eût été jetée sur la côte. Une vive anxiété se peignait sur toutes les figures ; des paroles sinistres circulaient : on se rappelait que, l'année précédente, à pareille époque, un chasse-marée, parti de l'Ile-Dieu, s'était brisé sur les falaises. L'entrée triomphante du capitaine
Martin, qui parut tout à coup escorté de ses deux mousses, changea cette inquiétude en une joie bruyante. Surpris en effet parla tempête, le frêle esquif, près de sombrer, s'était vu poussé dans l'anse de Sainte-Marie, où la vague, sans plus de dommage, l'avait couché sur un lit de sable. Le fait tenaitdu miracle, et fut célébré comme tel; les marins se découvrirent , et l'eau-de-vie coula à pleins bords en l'honneur de Notre-Dame de Bon- Secours.
Le voyageur seul ne prenait point part, à la commune joie. Silencieux et sombre, le front appuyé sur la main, il répondait à peine aux questions qu'on lui adressait moins par curiosité que par sollicitude : car il semblait délicat comme une jeune fille ; sa taille mince se courbait sous un air de souffrance, comme un arbuste sous le vent. La finesse de ses traits et la blancheur de son visage que voilaient, sans le cacher, des cheveux blonds encore tout humides, contrastaient singulièrement avec la rudesse des habitués i\i Cygne-Blanc. Pour la première fois, l'auberge de Pornic justifiait son enseigne: on eiit dit, en effet, un cygne blessé, souffrant en silence, le col replojé sous son aile.
Il n'avait pas changé d'attitude, quand soudain, à quelques mots qui le frappèrent comme une commotion électrique, il releva brusquement la tête ; et, rejetant ses cheveux en arrière, il attacha un œil brillant sur le capitaine Martin, qui se faisait en cet instant l'Homère de son Odyssée ; et, à mesure que celui-ci parlait, la pâleur de l'étranger se colorait.