‹ Romans et nouvellesChapitre 96 sur 177 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

que, pour sûr, l'une délies était en peine de l'autre.

On touchait aux derniers jours d'hiver. Un matin, à son réveil, madame de Belnave sentit courir autour d'elle les tièdes brises du printemps. L'alouette chantait dans les sillons ; l'air était doux el parfumé. A voir la marge du sentier, on eût dit que, pendant la nuit, il avait neigé des fleurs. Marianna passa toute la journée dans sa chambre. Jamais l'existence n'avait pesé sur elle d'un poids plus terrible ni plus lourd; jamais son désespoir n'avait pris un caractère plus âpre ni plus farouche. Durant tout le jour, elle insulta à grands cris à sa destinée; elle se roula sur son lit, qu'elle baigna de ses pleurs et qu'elle mordit avec rage. Vingt fois elle blasphéma le nom de George : vingt fois elle appela la mort. Hélas ! la douleur ne tue point : elle est si bien faite, au contraire, pour le cœur de l'homme, qu'elle semble le ranimer et lui prêter une vie nouvelle.

Le soir la trouva plus calme; mais ce n'était que la lassitude qui succédait à de si rudes assauts. Après un assoupissement de quelques heures, elle se réveilla, triste, découragée, s'indignant de voir qu'on pût survivre à tant de déchirements. Elle ouvrit sa fenêtre; la lune se levait, l'Océan montait vers sa mystérieuse amante. Marianna sortit et alla s'asseoir, bien avant en mer, sur un rocher, couvert de varech, qui semblait taillé tout exprès pour la recevoir.

La nuit était radieuse; sur la terre, tout était si-

lence, tout était mélodie sur les flots. La lune mettait une aigrette d'argent à la cime de chaque lame; les étoiles se miraient dans les flaques d'eau que la marée^ en se retirant, avait laissées dans les inégalités des récifs. Jamais madame de Belnave ne s'était sentie plus détachée des choses d'ici-bas ; jamais elle n'avait tendu d'un effort plus ardent vers le monde d'oubli.

La contemplation de la mer exerçait sur elle de merveilleuses influences. Au bout d'une heure, les orages de son cœur s'étaient apaisés; bientôt, ce ne fut plus dans son âme qu'un murmure confus, pareil au bruit lointain qui la berçait.

Elle demeura longtemps ainsi. Mariette ne l'avait pas vue sortir, et la croyait retirée dans sa chambre. Tout reposait au village; madame de Belnave veillait seule. Elle était toujours à la même place, lorsque le bruit lointain se rapprocha. La lune descendait toute rouge à l'horizon : l'orient blanchissait ; l'aube naissante traçait de lumineux sillons sur Id couche huileuse des flots. Les flots montaient, et madame de Belnave les entendait piaffer au loin et envahir successivement leur domaine. Elle les écoutait sans effroi. Bientôt elle put les voir se dérouler en larges nappes, et s'allonger, souples et gracieux comme un serpent, pour l'enlacer.

Et jamais les vagues n'avaient dit leur refrain d'une voix plus charmante.

Elle était toujours dans la même attitude, sans souffle, sans mouvement , semblable à l'oiseau fasciné par le regard de la vipère. Le soleil se levait,

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