CETTE LITTÉRATURE SUR NOS
Est-il besoin de dire que l'influence de toute cette littérature, au point de vue morale, religion et société même, a été et continue à être véritablement désastreuse ?
Il est sûr, et je n'en disconviens pas, que la plupart des œuvres littéraires, et surtout des romans, n'ont que quelques jours de vie. Comme J'a dit Monselef dans sa langue à la fois vulgaire et piquante, les plus fameux entre tous sont destinés généralement « à envelopper le poivre de l'avenir et les pruneaux de la postérité ! » Le roman n'a des chances de vivre que lorsqu'il atteint la puissante perfection du poème. Hors de là, il resr semble aux feuilles des arbres, que le printemps renouvelle, il est vrai, mais
que l'automne emporte infailliblement à son premier souffle (^). En est-il moins vrai que ces innombrables volumes auront passé dans d'innombrables mains, et que les récits qu'ils contiennent, quels qu'ils soient, auront jeté d'innombrables
1. Beaucoup de ces ouvrages, même signés de noms distingués, sont fabriqués à tant la ligne, et quelquefois par des sous-œuvres. Le Gaulois racontait, il y a un an ou deux, l'aventure suivante arrivée à l'un de nos romanciers connus:
« Figurez-vous qu'un journal parisien, à grand tirage, « commandait », il y a quelques mois, — à la fin de l'année dernière, pour préciser, — un roman-feuilleton d'aventures à un romancier connu, à « un franc la ligne », disait le traité.
Le romancier connu s'en vint trouver un vieil homme de lettres, collaborateur obscur de bien des célébrités contemporaines, qui, moyennant « vingt-cinq centimes la ligne », se chargea d'écrire le feuilleton.
Comme le journal s'attaquait, il y a quelques semaines, à la seconde partie de l'œuvre, le romancier apprit que son vieux collaborateur était gravement malade. Il accourut chez lui et le trouva à l'agonie!
Terriblement inquiet pour la fin de son feuilleton, le romancier courut au journal, se fit donner les quelque quinze derniers numéros pour se mettre au courant de son œuvre et bâcla en une dizaine de feuilletons l'épilogue du roman.
images et d'innombrables idées dans d'innombrables esprits ?
J'ai visité plusieurs fois la bibliothèque municipale de ma petie ville. Cherchant ma pauvre vie d'homme d'étude sur les rayons où s'alignent des volumes de toutes les couleurs et de tous les formats, à peine ai-je trouvé deux ou trois ouvrages de valeur. Il n'y a là que des romans,
Puis il s'en fut porter son manuscrit au journal.
— Qu'est-cela? lui demanda le secrétaire de la rédaction.
— Mais, la suite et la fin de mon feuilleton...
— Vous voulez donc la changer, car la voici; on nous l'a envoyée il y a trois jours...
Tête du romancier qui eut enfin cette explication : le vieil hommte de lettres à 25 centimes la ligne avait lui-même sous-loué sa commande, au pri-x de dix centimes, à un troisièmie fournisseur — qui avait tranquillement achevé son ouvrage !
Assez drôle, n'est-ce pas, la petite histoire ? » « Ce qui n'empêchera pas le gros public, ajoutait un autre journal après avoir réédité cette mésaventure, de trouver « bébêtes » — sajis les avoir lus, — les romans portant l'estampille d'une librairie catholique, et de considérer comme très fortes — ah mais ! très fortes — les œuvres bâclées comme ci-dessus par une célébrité « incontestée ».
et quels romans ! Mais j'ai eu la curiosité de les ouvrir, pour voir... J'ai vu des pages maculées de graisse, étoilées de gouttes rouges de vin, déchirées par des doigts fiévreux, salies et parfois devenues presque illisibles, usées enfin par les lecteurs et les lectrices qui, depuis des années, se les passent les uns aux autres. Manier tous ces livres avec attention, c'est faire de la psychologie, et celui qui fait cette étude est forcé de reconnaître que le peuple de notre temps a la rage de la lecture et qu'il lit, au hasard, ce qu'il trouve sous sa main, et que ce qu'il lit est généralement antireligieux, ou, pour le moins, immoral.
Aussi, on constate qu'il se déprave, le peuple. Comment ne se dépraverait-il pas, alors qu'il fréquente nos romanciers, nos romans et nos feuilletons modernes ? « Dis-moi qui tu hantes, proclame l'ancien et si juste proverbe, et je te dirai qui tu es. » Il fréquente les peintres du vice : il s'initie au mal ! Il perd cette délicatesse de l'âme qui est com-
me le duvet sur le fruit; il perd la simplicité et cette pureté de pensée et de mœurs sans lesqtieiles il n'y a plus de dignité ; il perd le respect des choses et des gens respectables et jusqu'à la plus élémentaire politesse. On ne m'ôtera pas de l'idée que si le peuple réputé le plus poli du monde est devenu grossier en partie, grossier dans ses pensées, grossier dans ses procédés et dans ses termes, celui qui l'a fait déchoir de son niveau moral, après le politicien, après l'instituteur sans principes, c'est le romancier.
Pendant que le roman d'aventures égare les imaginations, fausse le jugement en faussant les réelles perspectives de la vie, le roman sentimental, éternelle histoire d'amour, égare le cœur et fausse la droite vue de l'esprit. Peu à peu le lecteur est pris au charme : les fièvres du héros et de l'héroïne lui semblent bien heureuses, et il n'est pas jusqu'à leurs souffrances qu'il ne juge dignes d'en-
vie. En même temps, il éprouve cette impression singulière, qu'il sent trompeuse et à laquelle pourtant il s'accoutume vite, que l'amour, tout amour, n'importe quel amour, est légitime de sa nature, qu'il est comme une flamme qui purifie tout en dévorant tout, une sorte de bain sacré où ceux qui s'y plongent laissent toutes leurs souillures.
Plus le talent est grand, plus pernicieuse est la contagion. Le lecteur, étonné et captivé par les révélations de faiblesses intimes, par tant de défaillances et de capitulations de conscience, par tant de crimes, finit par en être halluciné, par associer sa raison à toutes ces folies, par devenir le complice d2S monstres dont on étale les plaies sous ses yeux. Peu à peu les vaines lectures produisent en lui leur œuvre de ruine : il perd la notion de sa dignité; l'esprit de sacrifice s'oblitère; l'égoïsme trouve des justifications inattendues, et déjà le malheureux est un dépravé.
On voit le danger de telles suggestions au point de vue des mœurs : la morale en est blessée, le jugement en est faussé, et la vie risque d'en être dérangée et flétrie.
On constate, au surplus, que ce peuple devient irréligieux. Comment ne le deviendrait-il pas, étant de plus en plus immoral, et comment ne prendrait-il pas peu à peu les idées impies, qu'on lui jette étourdiment en pâture ?
Quelle espèce d'impression voulez-vous que produisent, sur les lecteurs et les lectrices de romans, la plupart plus ignorants en matière religieuse que le dernier des pâtres de Sologne, ces aveux d'incrédulité, ces regrets plus blessants que le mépris lui-même, cette prédication en faveur de morales tellement relâchées qu'elles sont l'immoralité même ?
Le sentiment religieux est déraciné, le sentiment moral avec lui, et l'on se dit qu'après tout, on peut bien tout se permettre, puisque des écrivains si habiles
ne croient à rien, regardent la religion comme le plus chimérique des rêves, et la morale, comme uji frein inutile depuis longtemps brisé.
Le littérateur, ordinairement du moins, n'attaque pas directement l'Eglise; il la combat en-dessous, par insinuations, par suggestions, en soufflant au peuple des idées fausses, en l'excitant à la haine, en exaltant sa liberté, en publiant ses fautes, en détruisant dajis son trop faible cœur les principes les plus élémentaires de l'éternelle morale. Le roman est son arme principale ; la poésie pourrait lui en fournir aussi, mais il l'a laissée mourir, ou plutôt, en abrutissant l'âme populaire, lui-même l'a tuée. D'ailleurs le roman lui suffit. Ce petit livre à bon marché pénètre partout, jusque dans les mansardes. Il est lu la nuit par ceux qui sont forcés de travailler le jour ; que disje? lu? il est dévoré! L'esprit des humbles qui ne connaît plus les textes sacrés de nos Ecritures croit facilement à ces rêves inorbide^. Il en fait son Evangile;
il y croit, et il y conforme sa vie. Cet homme n'est plus lui, cette femme n'est plus elle; l'un et l'autre, ils sont le livre qu'ils viennent de lire, le héros qu'ils ont admiré, dont ils envient le bonheur et quelquefois le malheur même, tant a été grande la fascination de leur lecture. Je lis, dans un livre dès longtemps oublié, la page suivante.
• — « Cherchez la femme, disait un juge. C'est le volume que je cherche, moi, le chapitre, la page, le mot... Joies, douleurs, amours, vengeances, nos sanglots, nos rires, les passions, les crimes, tout est copié, tout. Combien j'en sais, de ces jeunes gens, dont tel passage, lu un matin, a dominé, défait et refait, perdu ou sauvé l'existence ! Souvent, presque toujours, la victime a vu de travers, choisi à faux, et le livre la traîne après lui, faisant d'un poltron un crâne, d'un bon jeune homme un mauvais garçon, d'un poitrinaire un coureur d'orgies, un buveur de sang d'un buveur de lait... Balzac, par exemple, comme il a fait travail-
1er les juges et pleurer les mères ! Sous ses pas, que de consciences écrasées !
Combien de nous se sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils allaient mourir, une page arrachée à la Comédie humaine (\) ! »
Tristes, mais combien justes réflexions !
C'est que ces romans, que le peuple s'arrache, contiennent une philosophie, que cette philosophie est une morale, et que cette morale est trop souvent l'ennemie de la morale. Du temps du christianisme, on tenait que la morale avait pour principal but de réprimer les passions. Nos romanciers ont changé cela : la morale a pour but désormais d'innocenter les passions, alors même qu'elles engendrent le crime. Cet homme a tué, mais il a tué par amour: la force de sa passion lui donnait le droit de
1. C'est le titre général sous lequel Balzac a publié ses romans. — Les Béfractaires, les victimes du livre.
la jalousie, et la jalousie exaltée nous pousse invinciblement à supprimer les gêneurs! Il est innocent!... Une pauvre malheureuse femme a succombé : elle pourrait se repentir, produire un effort moral qui serait une ablution et une rédemption. Ce dénouement serait trop chrétien ! Elle devient folle Q-), ou elle se tue !
L'ancienne morale chrétienne était une morale de gens sans passions, de petits esprits et d'âmes faibles ; prenez celle-là: elle est faite pour les âmes fortes et pour.les génies!
II n'est pas de semence qui soit stérile pour peu qu'elle tombe en un sol préparé, et ici, préparé, le sol l'est toujours car c'est l'âme humaine, la plus riche terre qui existe au monde et la plus apte à recevoir le germe de la passion. Aussi depuis Rousseau, qui, en réalité, est le