Henry Buteau, La faufc
père du roman moderne, quelle écrasante moisson de faiblesses, de vices et de crimes n'en est-ells pas sortie ! Rousseau a procréé des milliers de petits R.ousseau, tendres comme lui et comme lui dépravés. George Sand a donné le jour à des milliers de Lélia, charmées de vivre à leur tour ses rêves et ses aventures. Et l'on en peut dire autant de tous nos contemporains, pour peu qu'ils aient su donner à leurs personnages quelque relief let un attrait assez séduisant.
Dans les jeunes gens, la lecture des romans trouble le cœur et les sens, éveille les curiosités coupables. Mais ce sont les femmes et les jeunes filles qui ont subi le plus docilement l'influence délétère de la littérature d'imagination. Flaubert, parmi les causes qui ont entraîné M™e Bovary à l'irrémédiable chute, signale l'empoisonnement de la sensibilité par l'imagination, la corruption de l'esprit par les lectures romanesques qui exaltent le rêve et arrachent l'âme à la
réalité. L'observation est exacte et prc-: fonde : femmes ou jeunes filles, celles qtfi tombent ou s'égarent ont plus ou moins passé par la même route.
Oh ! la triste science que tous ces romanciers enseignent aux hommes, aux femmes et à la jeunesse de ce temps ! « Que leur apprennent-ils ? Aucune vérité profonde, aucune science fondée.. Ils ne les instruisent pas réellement et sérieusement. Ils développent à outrance la faculté d'analyse, mais pour troubler et pour fausser peut-être, du même coup, leur jugement. Malades eux-mêmes, hypocondriaques inquiets et plaintifs, éloquents avec cela, subtilement persuasifs, ils forment notre âme à leur image, propagent leur misère et communiquent leur poison, leur douloureux savoir du mal. Ils nous étalent à plaisir l'universalité des fautes, l'impuissance à résister et la mauvaise excuse de la souffrance, comme si le péché triste n'était pas le pire péché.
« Or nous sommes tous ainsi faits, que nous cherchons toujours mille prétextes pour atténuer notre part de responsabilité. Une femme, surtout une femme hésitante que l'adultère guette, révélez-lui, en y mettant de la psychologie minutieuse et détaillée, l'adultère récent d'une autre femme qu'elle croyait jusqu'alors vertueuse, cet exemple lui fera dire:
« Toutes les femmes sont vaincues ; le vieil univers se pourrit : pourquoi, moi, resterais-je pure, et comment lutter plus longtemps? » C'est le raisonnement très lâche et très humain que la contagion suggère à presque toutes.
« Et puis, l'orgueil les prend, l'orgueil mauvais des rêveries amères. La tristesse des méditations leur fait juger leur âme surhumaine, car la mélancolie est le tribut qu'on pa^e pour s'affranchir de la morale du vulgaire. L'Église l'avait bien compris, elle qui recommande l'humilité d'esprit et la gaîté de cœur. Leur conscience, imparfaitement éclairée, erre parmi des lueurs mornes, et c'est le doute
à perpétuité. Oui certes, on les fait réfléchir, pour leur éternelle souffrance, et pour la nôtre assurément, car on leur met aux mains des armes redoutable^ contre les hommes qui les aiment, en en faisant des « cérébrales ».
Mélancolie, orgueil, chute et péchç, voilà les trois étapes que parcourent infailliblement les lecteurs et surtout les lectrices des romans modernes. S'il en est qui ne tombent pas, c'est que l'occasion ne leur en est pa,s offerte ; mais croyezmoi, ceux et celles qui lisent ces écrits passionnés et raffinés ont pverdu la santé et la solidité de l'âme et sont tombés par le désir !
Le roman moderne est le véhicule ordinaire des pires maladies morales.
Là, si je ne me trompe, a été la plus grande infortune du dix-neuvième siècle : il a trop lu, trop lu de romans. Les romans y ont fait tourner un peu toutes les cervelles.
Le roman immoral a plu sur la France à millions d'exemplaires, presque pendant toute la durée du siècle. Il y a eu, comme nous l'avons dit, le roman sentimental, élégant mais malsain, vraie fleur empoisonnée dont le parfum capiteux excite les sens et endort les âmes ; il y a eu le roman romanesque, qui sème les chimères, pousse les esprits aux rêves impossibles, et désenchante la terre en altérant la réalité de la vie. Il y a eu le roman brutal et fangeux, où le cœur montre toutes ses plaies et l'homme toutes ses turpitudes. Il y a eu le roman d'analyse, qui arrive au même résultat par les tortueuses voies de la psychologie littéraire. Les noms sont divers ; au fond, la chose est la même.
Une mentalité est issue de la lecture de ces œuvres dont s'est repue la curiosité populaire. L'avidité de la multitude s'est trop complue à ces extravagances puériles, à ces gageures d'atrocité, à ces parades éternelles de meurtres et de crimes, qui défraient le roman mo-
dernc. On lui a trop montré de coupegorge, on l'a trop familiarisée avec les sultanes de carrefour, on l'a trop promenée à travers les mauvais lieux. Les types d'humanité qu'on a fait évoluer sous ses yeux ont troublé trop profondément l'idée traditionnelle du grand homme et de l'honnête homme. Trop de mensonges et de calomnies se sont introduits dans l'opinion par la voie du roman ou du feuilleton. Cette multitude ignorante en est saturée d'erreurs et de préjugés, erreurs et préjugés qui se tournent en enthousiasmes irréfléchis ou en haines stupides. Un seul exemple: Le Juif errant d'Eugène Sue a fait plus de mal aux Jésuites du XIXe siècle que tout le reste. C'est lui qui a surtout fait pénétrer dans le peuple la haine sectaire et bête qu'on y ressent encore, et qui n'est pas près de s'éteindre. Des anticléricaux qui ne l'ont jamais fréquenté et qui, de leur propre aveu, n'ont « jamais fourré le nez dans les sept volumes des Secrets de l'oreiller, ni dans les sept volumes de l'Histoire
d'une famille à travers les âges (^)», pas plus du reste que dans le Juif errant ou dans les Mystères de Paris, parce qu'ils sont anticléricaux, l'admirent de confiance, et le saluent comme « le plus puissant propagandiste de l'anticléricalisme ».
N'a-t-il pas découvert, « dans toute sa ténébreuse horreur, l'hypocrisie de l'Homme noir(-)?» N'a-t-il pas plus contribué « à l'émancipation de Vaine moderne que Renan et Michelet (^)? »
Socialement, où i>eut bien conduire une pareille littérature, quand il est clair d'autre part qu'elle est la seule dont la masse ait quelque connaissance ?
On l'a vu à la fin du XVIII^ siècle:
immorale et impie, la littérature mène doucement mais sûrement aux abîmes.
Le scepticisme élégant des philosophes et des beaux esprits se traduisit p^r les négations les plus brutales, et les flots