‹ Romans et romanciersChapitre 14 sur 18 · Jules Pavot, L'Éducation de la volonté, p. xvni · texte numérisé non relu

Jules Pavot, L'Éducation de la volonté, p. xvni

ve d'un pareil poison ? Cette continuelle exhibition de personnages déchus et dangereux ne peut qu'abaisser la moralité d'un peuple et la dignité de son caractère national, et, directs ou indirects, les coups portés à la religion ne peuvent manquer d'ébranler la société tout entière.

N'est-ce pas ce qui est arrivé? N'est-ce pas ce qui arrivera ?

Comme la première Révolution est née des ouvrages de Voltaire, de Rousseau et de leur séquelle, la Révolution de 1830 est née des publications anti-religieuses de ce temps, des petits ouvrages des philosophes comme Jouffroy et des publicistes comme Michelet, Quinet et les autres ; celle de 1848 est née des Girondins de Lamartine, de ce livre passionné où le poète fait des dithyrambes à la première Révolution, glorifie et amnistie sans réserve une époque qui, pour quelques aspirations généreuses, offre au regard de la postérité la plus épouvantable série de crimes que l'histoire

ait jamais eu à enregistrer. L'infâme Commune de 1870 est née de la littérature et de la presse du Second Empire.

Lisez les œuvres retentissantes de ce temps, lisez les articles des innombrables flatteurs de la puissance populaire; vous vous expliquerez et la chute honteuse de ce régime et les infortunes nationales qui l'ont suivie. On y adule le peuple, on l'enivre de louanges vaines et fausses, on parle de son cœur héroïque et de sa grande âme. On justifie ses passions. On va plus loin ; on brise le seul frein assez fort pour l'arrêter sur la pente de ses convoitises, on nie Dieu, on lui prêche l'athéisme. Ce fatal enseignement, parti de haut, « descendit avec des allures plus vives, plus dégagées, dans les journaux politiques et jusque dans les clubs populaires. Ce n'était plus un physicien prétendu qui venait donner le dernier mot de la science expérimentale, comme s'il était en son pouvoir de le faire, — ni un professeur d'athéisme dissertant sur le ridicule des causes pre-

mières ou le néant des causes finales, — ni un médecin raisonnant sur les conditions physiologiques des phénomènes qu'on appelle l'âme, — ni un chimiste nous faisant toucher au doigt l'éclosion de la vie sans aucun recours à l'hypothèse qu'on appelle Dieu, — ni même un critique discourant sur la quantité de bile ou de sang qu'il faut, pour faire un poème, un drame ou un sermon. Non, tout cela, c'était de la pédanterie pure. Ces lourdes doctrines passées au creuset de l'esprit parisien, s'évaporèrent en je ne sais quelle nuée légère qui retomba sur la presse en un déluge de fines ironies, et de traits acérés contre les vieilles croyances, les vieilles superstitions, les Prud'hommes de la philosophie et les dieux démodés. Tout cela tombait dru comme grêle et perçant comme l'acier, bouleversant l'ancien monde et faisant place nette au nouveau. Ce fut un grand régal pour les badauds. On n'avait jamais vu traiter de si cavalière façon de si graves sujets et

de si vieilles gens. Nous avions eu dans la génération précédente les héros du roman de cape et d'épée ; nous eûmes dans celle-ci les mousquetaires de l'incrédulité. Du reste, ils n'avaient pas dégénéré ; ils étaient bien de la même race, fanfarons, gascons, quelque peu charlatans. Tout cela n'offrait pas encore de grands dangers. Soit : descendez de quelques échelons dans la hiérarchie des journaux et des esprits, vous verrez ce que va devenir cette raillerie, cette jactance d'impiété contre tout ce qu'on était habitué à croire ou du moins à respecter. J'ai suivi avec une curiosité attristée cette dégradation de la même idée depuis la littérature des cercles élégants jusqu'à celle des bouges, où elle vient expirer sous la forme de quelque feuille populacière, avant de tomber, dans sa triste odyssée à travers les journaux les plus variés d'origine, de nuance et de format, jusqu'au Fère Duchêne. Du scepticisme raffiné à l'injure grossière il y a moins loin qu'on ne le croit, et

les étapes sont bien vite franchies. Jamais on n'avait si perfidement et sous des formes si diverses travaillé à démoraliser le peuple, à détruire en lui toute for, tout idéal, à faire le vide dans son âme inquiète, sans savoir comment le remplir, si ce n est d'appétits et de jouissances malsaines. A force de railler les croyances, on finit par en déshonorer les représentants les plus dignes et par les dénoncer au mépris d'abord, puis à la fureur de la foule. Comment serait-il possible qu'il en fût autrement?

Les parties vulgaires de l'humanité ne peuvent pas entrer dans ces fines nuances où se complaisent les raffinés; elles ne prennent, dans toutes ces polémiques, dont l'écho descend jusqu'à elles, que les dernières conclusions, les plus palpables, les plus matérjelles, si je puis dire, celles mêmes que les esprits d'un certain ordre n'osent pas tirer de leurs prémisses. La traduction populaire est immédiate, grossière, irrésistible. Une fine critique tend à discréditer les

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croyances comme l'œuvre combinée des rois et des prêtres, en vue d'asservir le peuple. Prenez garde, voilà que, derrière vous, s'avancent des écrivains d'un autre tempérament qui, au lieu de procéder par la raillerie, procèdent par l'outrage. La terreur par la parole des journaux ou des clubs annonce et appelle l'autre terreur. De vos ironies, on a fait des insultes; après les insultes, les poignards et les coups de fusil. Dans l'exécution des otages de la Roquette, qui pourra jamais mesurer la part des responsabilités littéraires (^) ? »

Tels sont les mélancoliques aveux d'un écrivain illustre, au lendemain même de nos désastres (-). Plus d'un littérateur, à cette époque, devant les ruines fumantes et sanglantes de la patrie, dit son meâ eiilpâ et se battit la poitrine. Mais cette race est frivole, comme cha-

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