LES ROMANS FEUILLETONS
Malgré leurs titres suggestifs et tentateurs, malgré les rares qualités d'imagination, de composition et de style dont il arrive qu'ils témoignent, malgré tant d'idées troublantes, tant de scènes offensantes, tant de décolleté, tant de nudités, tant d'impudicités, etc., le roman à forme littéraire ne fait pas prime sur le marché: il n'a guère pour lecteur que le public très restreint des riches et des esprits plus ou moins cultivés.
Le roman à succès, c'est le romanfeuilleton.
Le roman-feuilleton, lui, s'adresse à la masse ignorante et grossière. Sa trivialité est son plus vif attrait. Curieuxl de scandales de toutes sortes, le public
glouton se jette dessus, et le dévore comme une proie. Il n'y trouve pas les émotions artistiques qu'il est d'ailleurs incapable de sentir; il y trouve ce qu'il y cherche dans son besoin d'être fortement remué, je veux dire la sensation brutale et quasi physique. O feuilleton, ô toujours désiré, ô messie quotidien d'un peuple sans foi! Il est guetté, chaque matin, avec une sorte de fièvre par ses lecteurs et surtout par ses lectrices. Il y eut un jour où toute la France s'émut en apprenant cette nouvelle:
« Féringhea a parlé ». Qui çà, Féringhea ? C'était le héros d'un roman-feuilleton'!. De même,quand Dumas publiait les T7'ois ^Mousquetaires et la Dame de 'Montsoreau, des centaines de personnes, impatientes de connaître la suite du récit, attendaient les journaux aux relais des diligences sur les routes 1 Nous n'en sommes plus là. De ces productions, il y en a trop, et au surplus, nous savons d'avance, pour la plupart, ce qui arrivera: « L'enfant volé sera retrouvé à la
fin de la pièce, et les millions subtilisés par un traître vont pleuvoir sur la tête de l'enfant devenu grand, ce qui lui permettra d'épouser l'ange de ses rêves »!
Ils sont une multitude encore, cependant, parmi nos contemporains, à qui les aven!tures imaginaires sont aussi nécessaires que le pain. C'est une sorte de boulimie. Et croyez qu'il n'y a pas que des portières dans le nombre de ces affamés. A la campagne, dans les petites villes, j'ai vu des matrones respectables et des jeunes filles, aussi charmantes que spirituelles, s'en repaître avidement et longuement.
L'invasion des romans - feuilletons a été le signal d'une déchéance lamentable : la littérature y a tout perdu, et la morale, certes, n'y a rien gagné. C'est là surtout que vous trouverez le drame éternel de l'adultère parisien et l'exploitation des plus dégradantes vilenies mondaines.
Dans le roman proprement dit, préoccupé d'étude psychologique et soucieux
de l'art, vous avez cette bonne fortune du moins, de rencontrer quelquefois la poésie. L'âme humaine s'y révèle çà et là dans toute sa grandeur, et l'âme profonde des choses s'y trahit en maints endroits par son charme pénétrant et mystérieux. Celui-ci vous transporte sur les bords de la mer ou vous promène sur la lande bretonne, fet ressuscite les antiques légendes incrustées au cœur de la vieille Armorique, comme les chênes dans son sol de granit. Celui-là vous transporte au milieu des populations rustiques, et cette vie simple et saine, ce travail acharné, cette lutte opiniâtre contre la terre pour la conquête du blé, tous ces détails d'une rude et libre existence sont comme autant de bouffées d'air salubre. Ici, tout roule sur la banalité d'un fait divers ou sur un crime quelconque rapporté par la Gazette des Tribunaux. Les héros sont des truands, des malandrins et autres tristes compagnons de la pègre parisienne. De cet accident vulgaire de la vie de tous les jours,
un gaillard sans pensée ni style tire cinq cents pages de prose hachée comme au couteau; cela s'étalera pendant des semaines et des semaines au rez-de-chaussée d'un journal, et le peuple en fera sa quotidienne pâture. Rien qui puisse élever l'âme, réconforter la, conscience, rehausser les esprits au-dessus des bassesses du monde, faire naître une aspiration vers l'idéal. La morne histoire du crime se développe interminablement, impitoyablement, ou pitoyablement, comme vous voudrez, et il n'importe. Les ignorants et les simples, dont nul n'a voulu faire l'éducation littéraire, se plaisent à cet insipide enchevêtrement de mo^ notones aventures.
Si ce ne sont pas les crimes des bandits que l'on exploite, ce sont les hauts faits, scandaleux du grand monde : — l'héritier de la comtesse soustrait par le baron au méchant duc, en l'absence de la servante dévouée ; la scélérate grande dartie qui empoisonne une fille du peuple ; — fantasmagories toujours niaises, dit Se-
verine, lorsqu'elles ne sont pas coupables. Concierges, modestes négociantes, petites rentières, petites ouvrières, modistes, femmes d'employés, absorbent ces billevesées quotidiennes, comme elles avalent chaque matin leur café au lait.
Les illustrations, dans le roman-feuilleton, sont innombrables : ils sont des milliers, qui passent pour de grands écrivains, auprès de millions de pauvres d'esprit, que leur prose fait rêver, pleurer, se moucher, indigne et réjouit tour à tour, enlève à la réalité et à l'idéal lui-même, pour les jeter dajis le chimérique et dans l'absurde.
Un de ces romanciers, extraordinab rement médiocres et extraordinairement célèbres, est Eugène Sue, le bourgeois aristocrate qui écrivit pour le peuple, avec une plume d'or, les plus répu' gnantes malpropretés.
youlez-vous le connaître?
Pour savoir exactement ce qu'il vaut^ il n'est rien de. mieux ni de plus sûr que
de s'adresser à ses admirateurs. Viox-.
ci ce qu'écrivait un rédacteur de VAction le 11 janvier 1905 (^), à la veille du centenaire du grand homme :
« Eugène Sue est immortel dans le souvenir du peuple, car il fut un éducateur populaire dans toute l'acception' du mot. Nul n'osa plus que lui, aune époque où l'Êteignoir absorbait les rayons de la pensée humaine, affronter la secte hideuse des jésuites, dénoncer les crimes sacristains et s'offrir en holocauste a la libération intellectuelle des masses. Il voulait extirper l'ivraie religieuse du cerveau de l'ouvrier et, dans ses romans, il s'efforça de mettre à nu l'esprit . de. lucre et de corruption des pieds-bénits.
« Les pontifes, les pédants et les cuistres prétendent qu'Eugène Sue fut un
1. Le centenaire fut célébré le 15 janvier, sous la présidence de Séverine, à la Bourse du Travail, sous les auspices de l'Union syndicale des Employés. Les initiateurs étaient les citoyens Montelet, directeur de la Raison universeUe et Goll, secrétaire du cercle rationaliste.
écrivain médiocre. Ils accusent son style d'être ampoulé et amphigourique; ils plaisantent le sentimentalisme gracieux qu'il versait en des cœurs aigris par les injustices sociales ; enfin, ils ridiculisent la petite fleur d'idéal qu'il cultivait avec amour. En réalité, ces dindons gavés de diplômes envient la fortune littéraire d'Eugène Sue et détestent le souffle de propagande anticléricale qui anime ses livres et les immortalise.
« L'éditeur des œuvres d'Eugène Sue nous confiait dernièrement que, lors d'une récente édition des Mystères de Paris, ses bureaux furent assaillis, dès le matin, par une foule anxieuse d'obtenir la première livTaison. Un tel succès nous dispense de commenter la rage folle des scribes ignominieux qui éjaculent des proses pénibles et nauséabondes à l'usage des prostibules nationalistes.
« Du labeur colossal d'Eugène Sue, les Mystères de Paris et le Juif errornt sont les deux chefs-d'œuvre qui caractérisent
son talent et le but de ses efforts. Les types qui ont survécu à l'écrivain sont nombreux: Rodolphe, la Chouette, le Chourineur, Rigolette, Cabrion, Mlle de Cardoville, Dagobert, l'abbé Gabriel, Djelma, la Maydax, le maréGhal Sim'on, l'abbé d'Aigrigny et Rodin. Mais, parmi ces personnages, remarquables à des titres divers, c'est Rodin qui domine, de toute l'ampleur de sa scélératesse et de son hypocrisie.
« Rodin !... C'est le type définitif du jésuite, légué par Eugène Sue à la postérité. Quelle synthèse du Gesù! L'abbé Herrera n'est qu'un vague comparse auprès de ce misérable, répugnant de saleté physique et morale. Eugène Sue a fouillé avec patience le curriculum vitœ de Rodin, et le jésuite sinistre nous est apparu rongé d'ambition et de convoitise, avare, cruel, formidable d'abjection et d'audace en sa perversité. Rodin dépasse, en hideur morale et en inversion mentale, Ses deux congénères Tartufe et Torquemada.
« Si Tartufe hante les maisons riches^, capte les donations, provoque la discorde et trahit l'homme qui le secourut, Orgon est grotesque d'imbécillité. Si Torquemada est un tortionnaire, un bourreau, ce sont les monitoires qui pourvoient à sa fureur homicide. Rodin résume Tartufe et Torquemada; il pos-:
sède au suprême degré leur astuce et leur férocité. Mais, camouflé comme un mouchard, il s'exorbite à son gré et s'insinue dans tous les milieux. On peut se défier de Tartufe, on peut museler Torquemada, Rodin est insaisissable. Il rôde partout, et malHeur à ceux qu'il enserre dans son filet ! Il est démocrate chrétien et fonde des syndicats jaunes. Il est, dans la judicature, le magistrat déloyal qui, faisant serpenter la loi, égorge le pauvre et absout le riche ; il fait gracier les Crettiez et tient Loizemant sous le couperet de Deibler. Dans les conseils gouvernementaux, il substitue l'avancement de l'officier prétorien à celui de l'officier républicain, il fait blâmer Tha-
lamas et perpétue la prépondérance du cléricalisme dans l'enseignement. Il affectionne la fréquentation des argousins, et sa morale, laïque ou religieuse, n'est jamais autre chose.qu'une marotte agitée par un simulateur de la folie.
« Pour défendre sa congrégation mer nacée, il n'a pas reculé devant cette dérision suprême: Rodin libre penseur/ Alors il collectionne les petits papiers, il espionne dans les loges, dans les groupes, au café et jusqu'au foyer familial^ le militant crédule qui lui fait bonne mesure d'amitié et de confiance. Rodin corse son infamie d'un féminisme affecté et, dans ses violences de misogyne, il souille, de sa bave empoisonnée, l'honneur de sa femme, l'ardeur de ses revendications.
« Dans le milieu démocratique où Rodin s'est introduit, l'œuvre divisionniste fermente et provoque des combats fratricides. C'est la récolte abominable du soupçon, de la calomnie et des Kaines que sa main criminelle a semés.
« Ceux qui ont lu le Juif errant ne sont pas dupes de ses grimaces et de ses protestations fraternelles. Un sûr instinct éveille leur méfiance, et à travers l'atmosphère républicaine empuantie de trahisons, ils devinent aisément le facteur de la pestilence. C'est pourquoi Eugène Sue est pour nous un précieux auxiliaire.
« Nous ignorons les individualités sur lesquelles il modela son Rodin. Après avoir vécu dans un monde où pullulait l'engeance, il considère comme un devoir civique de dévoiler les intrigues de la vermine cléricale qu'il voua à l'exécration des emiemis de César et du Roy (1). »
1. Un si grand romancier ne pouvait avoir une fin naturelle: il fut assassiné ou empoisonné par un Jésuite inconnu, vengeur de Rodin. Cette légende anticléricale est trop jolie pour que nous résistions au plaisir de la citer. C'est toujours notre rédacteur de V Action qui parle:
« Ce devoir, accompli sans crainte, causa sa fin prématurée. Proscrit, à la suite du coup d'État, Eugène Sue s'était réfugié en Savoie,
Connaissez-vous des éloges plus accablants ?
Eugène Sue est le roi du genre, —
Au retour d'une ascension, il ressentit une douleur intolérable et s'alita. Le poison versé par un famuhis, affidé du Gesù, désagrégea l'organisme sain et vigoureux d'Eugène Sue, et, le lendemain, il expirait dans les bras de son ami et frère d'armes, le colonel Charras.
» Un morticole inconscient diagnostiqua : « hémorragie cérébrale », et l'on procéda rapidement aux obsèques de ce martyr de la librepensée.
» Mais, malgré les fêtes impériales qui étouffèrent de leur gong assourdissant la nouvelle de ce crime odieux, une voix accusatrice se fit entendre : Raspail dénonça les meurtriers, coram populo, et son indignation vint souffleter Bonaparte sur le trône où il cuvait sa saoûlerie sanguinaire.
» Raspail protesta, avec virulence, contre l'inhumation hâtive du proscrit du Deux-Décembre. La clique littéraire qui ripaillait et paillardait aux Tuileries, les souteneurs et les prostituées qui escortaient le mari de la Montijo et encensaient le néfaste assassin impérial, les adulateurs et les complices de Saint-Arnaud, Morny et autres Persigny ridiculisèrent la savante et fière protestation de Raspail. Ces drôles ont disparu ou expient, dans une vieillesse gâteuse, les infamies de leur jeunesse dorée. L'accusation de Raspail subsiste, à la honte éternelle des valets de plume et des coquins de sacristie :
l'iécrivain médiocre et parfaitement malhonnête qui ne vise qu'au succès et qui l'atteint par les moyens les plus bas,
» Nous sommes convaincus, écrivit Raspail, qu'il ne nous eût pas fallu des investigations bien délicates, ni des raffinements d'analyse bien subtils pour retrouver, dans les restes du grand écrivain, les traces palpables de l'arsenic, ou plutôt, du sublimé-corrosif, qui a dévoré en si peu d'instants cette organisation si forte et cette intelligence si complète.
» Ainsi succomba, en 1857, empoisonné par l'Église, ce prestigieux écrivain, en pleine maturité d'âge et de talent.
» Son immense popularité le désigna au poison du jésuite; en revanche, sa mort assura l'immortalité à son œuvre démocratique et anticléricale. Si les héros de Balzac émaillent encore la prose indigente de certains littérateurs modernes, les types d'Eugène Sue palpitent et vibrent dans la pensée des foules. C'est en vain que du pourrissoir foù grouille la race de Rodin-Caïn, quelque émanation délétère viendrait envelopper d'embu la noble mémoire de l'auteur du Juif errant. La postérité a rendu son suprême verdict, et la démocratie s'honorera en fêtant dignement le centenaire d'Eugène Sue.
» Elle prouvera aux ennemis de la Liberté qu'elle sait reconnaître et glorifier les services de ceux qui disputèrent son cœur et son cerveau aux coryphées de l'Abrutissoir. »
Jacques Prolo.
j'entends par la diffusion éhontée de la libre-pensée inepte et du vice impudent 0).
A côté de lui, il faut placer iHector Malot, qui vient de mourir dans un âge avancé. Plus commerçant encore qu'homme de lettres, il avait fait fortune et jouissait, dans le calme d'une longue et sereine vieillesse, de tout l'argent que lui avait rapporté la haine de la religion et des prêtres.
Les mêmes sentiments se rencontrent dans presque tous les émules de ces maîtres en littérature mercantile. Tendance au mercantilisme, à l'immoralité et à l'impiété, composition hâtive, re-
1. Quelque lettré devrait faire une enquête sur lEugène Sue dans les communes de Lailly et de Beaugency, au département du Loiret. Nous y avons rencontré nombre de gens qui l'ont connu alors qu'il habitait le château des Bordes, et desquels on pourrait tirer de précieux témoignages. Les œuvres de l'auteur sont oubliées ; il ne subsiste dans ce pays qu'un profond mépris pour l'homme.
cherche des gros effets, voilà ce qui caractérise ces auteurs et ce qui les déshonore.
Restait un degré à franchir.
La soif de l'or dans des écrivains sans conscience l'a franchi : nous avons le roman-réclame ! Là, l'auteur, sur la demande d'un industriel, qui naturellement le paie avec générosité, fait ingénieuse-: ment ressortir les avantages de telle ou telle invention, de tel ou tel produit. Avec des finesses cousues de fil blanc, on amène dans le récit le nom et l'adresse d'un marchand de meubles, d'un tailleur, d'un facteur de pianos ; on attire l'attention sur un magasin de bric-à-brac ou sur une maison d'articles cynégétiques I
Tirez l'échelle : il n'y a plus rien, ni au-dessus, ni au-dessotis.
Louis Veuillot, dans un de ses glorieux ou\Tages qui ne vieillissent pas, a résumé son jugement sur le roman-feuilleton en ces quelques mots : « L'exécution en est autant maladroite que la pensée en
est coupable. Tout se tient à une égale distance des lois de l'art, des lois du langage, des lois du bon sens, des lois de la morale, des lois du monde ». — L'avis est d'un bon juge, et tous le partageront, sauf bien entendu les lecteurs intoxiqués des journaux à gros tirage.
Tel est le roman, tels sont les romanciers à l'heure actuelle.
Certes, nous ne l'oublions pas, il y a des romanciers consciencieux; il y a des romans honnêtes. Ceux-là, quand ils sont bien faits, « ne sont que l'histoire idéalisée de la; vie humaine, comme la tragédie et l'épopée. On loue un peintre qui reproduit la ressemblance en faisant mieux qu'elle, parce qu'il sait mettre dans un portrait l'idée de la physionomie, et donne à tous les traits l'harmonie qu'ils devraient avoir. Ainsi font les vrais romanciers pour la physionomie générale de l'humanité et la ressemblance de certains types humains. Ils montrent ce que les hommes doivent être plus que ce
ROMANS ET ROilAXCIERS. — 5
qu'ils sont, et par cette vue, qui nous relève à nos propres yeux, ils nous inspirent une noble émulation et nous poussent, par le spectacle ides beaux sentiments et des grandes vertus, à l'admiration de ce qui nous surpasse et au désir de nous en approcher (^). » Noble idéal ! Mais combien sont-ils ceux qui le réalisent aujourd'hui? Avouons-le donc: le roman, à cette heure, est généralement immoral; nos romanciers, généralement plus préocupés de faire de l'argent que de faire de l'art ou du bien {-). Sous prétexte de sonder les âmes et de peindre les plaies de la société, ils blessent les sentiments délicats, et, en ramenant leur sonde des bas-fonds où ils la jet-