LIVRE VIL
ainsi deux fois le lourdes murailles. Au troisième tour. Thjamis allait Je joindre ; déjà il agitait sa lance entre les épaules de son frère et le menaçait de Ten frapper^ s*il ne s'arrêtait : toute la ville, réunie sur les murs comme sur les gradins d*un théâtre, contemplait, attentive au dénouement. A ce moment, un Dieu, peutêtre, ou quelque puissance providentielle qui préside aux affaires humaines, introduisit un nouvel épisode au milieu de Faction, et fît apparaître tout-à-coup comme le début d'un second drame en opposition avec le premier. Le même jour, à la même heure, et comme par l'effet d'un coup de théâtre, €alasiris arrivait pour se mêler à cette course sanglante, pour contempler, le malheureux ! un combat où était en jeu la vie de ses enfants. 11 s'était résigné à tout, il avait mis tout en œuvre, jusqu'à s'imposer l'exil et une vie errante sur la terre étrangère, pour échapper à un spectacle aussi affreux; et le Destin vainqueur le ramenait de force contempler ce que les Dieux lui avaient prédit depuis longtemps. Il avait de loin aperçu la poursuite, et, sous le coup des nombreuses prédictions qui lui étaient faites, il avait compris sur-le-champ que c'étaient ses enfants; aussi, faisant violence à sa vieillesse, accourait-il avec un élan au-dessus de son âge pour prévenir leur dernière rencontre.
VII. Déjà il était près d'eux, courant à leurs côtés : « Que faites-vous! leur criait-il, Thyamis et Pétosiris; que faites-vous, mes enfants! «ne cessait-il de répéter. Mais ils ne reconnurent pas leur père, encore couvert de ses haillons de mendiant; tout entiers d'ailleurs au' combat, ils passèrent outre, comme si c'eût été quelque vagabond ou quelque insensé. Du haut des murs, les uns s'étonnaient qu'il se ménageât si peu et se jetât ainsi au milieu des combattants; les autres le croyaient fou et riaient de l'inutilité de sa poursuite. A la fin, le vieillard comprit que c'était son misérable accoutrement qui empêchait de le reconnaître; il se II. n
J90 THEAGENE ET CUARICLEE.
dépouilla des baillons qui Tenveloppaient, délia et laissa flotter, à la manière des prêtres, sa longue chevelure, et, rejetant le fardeau qu'il portait sur l'épaule, le bâton qu'il tenait à la main, il se plaça devant eux et les frappa par son aspect vénérable et tout sacerdotal. En même temps, il se pencba vers eux et leur tendit ses mains suppliantes. « mes enfants! s'écriat-il en sanglotant et le visage inondé de larmes, je suis Calasiris, je suis votre père ; arrêtez, mettez fin à ce fatal aveuglement, en présence de votre père, par respect pour celui à qui vous devez le jour! » A ces mots leurs genoux fléchirent; peu s'en fallut qu'ils ne tombassent privés de sentiment. Tous deux, prosternés devant lui, tenaient ses genoux embrassés. D'abord ils le regardèrent attentivement pour s'assurer qu'ils le reconnaissaient bien : lorsqu'ils virent que ce n'était pas une illusion, mais Calasiris en personne, mille sentiments contraires s'élevèrent en même temps dans leur âme : ils se réjouissaient de voir leur père sauvé contre tout espoir; ils s'affligeaient et rougissaient d'avoir été surpris en cet état ; l'incertitude de ce qui devait suivre les torturait. Les habitants de la ville admiraient ce spectacle, sans prononcer une parole, sans faire un mouvement, comme stupéfaits par l'ignorance de ce qui se passait, semblables à des statues, absorbés enfin tout entiers dans la contemplation, lorsqu'un nouvel acte du drame commença à. se dérouler : Chariclée, accourue sur les tracfes de Calasiris, avait de loin reconnu Théagène; car l'œil de l'amant a une merveilleuse pénétration pour reconnaître l'objet aimé, à la démarche, à l'attitude seule, môme de loin et par-derrière, sur la simple apparence d'une forme qui le rappelle. Aussitôt, comme aiguillonnée par celte vue, elle s'élança vers lui avec une sorte de fureur, se jeta à son col, y resta suspendue sans prononcer une parole, et ne trouva pour le saluer que des larmes et des sanglots. Théagène, à la vue de ce