LIVRE VU
visage sale, souillé et défiguré à dessein, de ces vêtements misérables et en haillons, la prit naturellement pour une mendiante, pour quelque femme vagabonde. H la repoussa et chercha à s'en débarrasser ; mais, ne pouvant lui faire lâcher prise, entiuyé de ce qu'elle l'empêchait de voir la scène de Galasiris, il finit par lui donner un soufflet. « Pythius ! lui dit-elle doucement; as-tu aussi oublié le flambeau? » Ce mot frappa Théagène comme un trait : se rappelant que le flambeau était un des signes de. reconnaissance convenus entre eux, il l'examina attentivement : aussitôt, comme ébloui par les éclairs qui jaillissaient de ses yeux, semblables aux rayons qui s'élancent du sein d'un nuage, il la prit dans ses bras et la serra sur son cœur. Toute la multitude qui couvrait la partie du mur sur le devant duquel siégeait Arsacé, absorbée par le prestige de cette scène théâtrale, était comme haletante de dépit et contemplait déjà Ghariclée avec une sorte d'envie.
VIIJ. La lutte afi'reuse des deux frères était dès lors finie : ce combat, qu'on s'attendait à voir se terminer dans le sang, après un début tout tragique, aboutissait à un dénouement de comédie. Le père, après avoir vu ses deux fils l'épée à la main, engagés l'un contre l'autre dans un combat singulier, après avoir presque contemplé de ses propres yeux, l'infortuné ! la mort de ceux à qui il avait donné la vie, devenait lui-même l'arbitre de leur réconciliation. H n'avait pu échapper au malheur que lui avaient prédit les Destins, mars du moins avait-il été assez heureux pour arriver à temps et empêcher que ce malheur ne fût consommé. Ses fils retrouvaient un père; il leur était rendu après dix ans d'une vie errante. Celui qui> par son absence, avait causé leurs dissensions au sujet de la prêtrise et leur lutte sanglante, était maintenant couronné parleurs mains et reconduit processionnellement, revêtu des emblèmes du pontificat. Mais
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ce qui attirait surtout les regards de toute la ville, c'était la partie amoureuse du drame, Théagène et Chariclée, ces jeunes gens si beaux, si pleins de grâce, rendus ainsi Tun à l'autre contre tout espoir. La multitude se précipitait hors des portes ; une fouled*hommes et de femmes de tout âge se répandaient dans la plaine en avant des murs. Les jegnes gens, ceux qui atteignaient à peine la virilité, accouraient sur les pas de Théagène; la partie virile, les hommes d*un âge mûr, qui pouvaient conserver quelque souvenir de Thyamis, se pressaient autour de lui. Les jeunes filles de la ville, celles qui commençaient à rêver d'un époux, faisaient cortège à Chariclée; les vieillards et toute la caste sacerdotale entouraient Calasiris; tous ensemble formaient comme une procession religieuse improvisée. Thyamis congédia les Besséens, leur témoigna sa reconnaissance du bon vouloir qu'ils lui avaient montré, et promit de leur envoyer prochainement, à la pleine lune, cent bœufs, mille moutons et dix drachmes par homme. Il passa sur son col le bras de son père, pour lui alléger la fatigue du chemin et soutenir les forces du vieillard, qui défaillaient peu à peu sous Texcès d'une joie inespérée. Pétosiris en fît autant de son côté, et le vénérable pontife entra ainsi dans le temple d'Isis, à réclat des lampes, au milieu des applaudissements et des félicitations universelles, au bruit d'une multitude d'instruments et de flûtes sacrées, accompagnant les danses vives et animées d'un chœur de jeunes gens. Arsacé elle-même, ne restait pas étrangère à cette fête : entourée d'un corps nombreux de ses gardes, resplendissante au milieu du brillant cortège qu'elle traînait à sa suite, elle était venue déposer au temple d'Isis des colliers et une grande quantité d'or. En apparence elle ne faisait que suivre l'exemple de toute la ville ; en réalité ses regards étaient comme suspendus à Théagène seul ; personne autant qu'elle ne s'enivrait de sa contemplation. Sa joie cependant n'était pas sans